La Tentation de Saint-Antoine
version de 1874
(4)
Puis il passe près d'un grand feu, où se chauffent les Adamites, complètement nus pour imiter la pureté du paradis, et il se heurte aux
Messaliens, vautrés sur des dalles, à moitié endormis, stupides : Oh ! écrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas ! Le travail est un péché, toute occupation mauvaise !
Derrière ceux-là, les abjects
Paterniens hommes, femmes et enfants, pêle-mêle sur un tas d'ordures,
relèvent leurs faces hideuses barbouillées de vin :Les parties inférieures du corps faites par le Diable lui appartiennent. Buvons, mangeons, forniquons !
Aecius. Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu !
Mais tout à coup
Un Homme, vêtu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux,
avec un paquet de lanières à la main ;
et frappant au hasard de droite et de gauche, violemment :Ah ! Imposteurs, brigands, simoniaques, hérétiques et démons ! La vermine des écoles, la lie de l'enfer ! Celui-là, Marcion, c'est un matelot de Sinope excommunié pour inceste ; on a banni Carpocras comme magicien ; Aecius a volé sa concubine, Nicolas prostitué sa femme ; et Manès, qui se fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut écorché vif avec une pointe de roseau, si bien que sa peau tannée se balance aux portes de Ctésiphon !
Antoine, a reconnu Tertullien, et s'élance pour le rejoindre. Maître ! à moi ! à moi !
Tertullien, continuant : Brisez les images ! Voilez les vierges ! Priez, jeûnez, pleurez, mortifiez-vous ! Pas de philosophie ! Pas de livres ! Après Jésus, la science est inutile !
Tous ont fui ; et Antoine voit, à la place de Tertullien, une femme assise sur un banc de pierre.
Elle sanglote, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux pendants, le corps affaissé dans une longue simarre brune.
Puis ils se trouvent l'un près de l'autre, loin de la foule ; - et un silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois, quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.
Cette femme est très belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de sépulcre. Ils se regardent ; et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensées, mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin,
Priscilla, se met à dire : J'étais dans la dernière chambre des bains, et je m'endormais au bourdonnement des rues.
Tout à coup j'entendis des clameurs. On criait : « c'est un magicien ! C'est le Diable ! » et la foule s'arrêta devant notre maison, en face du temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu'à la hauteur du soupirail.
Sur le péristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de fer à son cou. Il prenait des charbons dans un réchaud, et il s'en faisait sur la poitrine de larges traînées, en appelant « Jésus, Jésus ! » le peuple disait : « cela n'est pas permis ! Lapidons-le ! » Lui, il continuait. C'étaient des choses inouïes, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or vibrer. Le jour tomba. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps défaillit, et quand il m'eut emmenée à sa maison...
Antoine. De qui donc parles-tu ?
Priscilla. Mais, de Montanus !
Antoine. Il est mort, Montanus.
Priscilla. Ce n'est pas vrai !
Une Voix. Non, Montanus n'est pas mort !
Antoine se retourne ; et près de lui, de l'autre côté, sur le banc, une seconde femme est assise, - blonde celle-là, et encore plus pâle, avec des bouffissures sous les paupières comme si elle avait longtemps pleuré. Sans qu'il l'interroge, elle dit :
Maximilla. Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu'à un détour du chemin, nous vîmes un homme sous un figuier.
Il cria de loin : " arrêtez-vous ! " et il se précipita en nous injuriant. Les esclaves accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se cabrèrent. Les molosses hurlaient tous.
Il était debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait claquer son manteau.
En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanité de nos oeuvres, l'infamie de nos corps ; - et il levait le poing du côté des dromadaires, à cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous la mâchoire.
Sa fureur me versait l'épouvante dans les entrailles ; c'était pourtant comme une volupté qui me berçait, m'enivrait.
D'abord, les esclaves s'approchèrent. « Maître, dirent-ils, nos bêtes sont fatiguées » ; puis ce furent les femmes : « Nous avons peur » , et les esclaves s'en allèrent. Puis, les enfants se mirent à pleurer : « Nous avons faim ! » et comme on n'avait pas répondu aux femmes, elles disparurent.
Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un près de moi. C'était l'époux ; j'écoutais l'autre. Il se traîna parmi les pierres en s'écriant « Tu m'abandonnes ? » et je répondis : « Oui ! Va-t'en ! » - afin d'accompagner Montanus.
Antoine. Un eunuque !
Priscilla. Ah ! Cela t'étonne, coeur grossier ! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les âmes, mieux que les corps, peuvent s'étreindre avec délire. Pour conserver impunément Eustolie, Léonce l'évêque se mutila, - aimant mieux son amour que sa virilité. Et puis, ce n'est pas ma faute ; un esprit m'y contraint ; Sotas n'a pu me guérir. Il est cruel, pourtant ! Qu'importe ! Je suis la dernière des prophétesses ; et après moi, la fin du monde viendra.
Maximilla. Il m'a comblée de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant, - et n'en est plus aimée !
Priscilla. Tu mens ! C'est moi !
Maximilla. Non, c'est moi !
Elles se battent.
Entre leurs épaules paraît la tête d'un nègre.
Montanus, couvert d'un manteau noir fermé par deux os de mort : Apaisez-vous, mes colombes ! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes par cette union dans la plénitude spirituelle. Après l'âge du Père, l'âge du Fils ; et j'inaugure le troisième, celui du Paraclet. Sa lumière m'est venue durant les quarante nuits que la Jérusalem céleste a brillé dans le firmament, au-dessus de ma maison, à Pepuza.
Ah ! Comme vous criez d'angoisse quand les lanières vous flagellent ! Comme vos membres endoloris se présentent à mes ardeurs ! Comme vous languissez sur ma poitrine, d'un irréalisable amour ! Il est si fort qu'il vous a découvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir les âmes avec vos yeux.Antoine fait un geste d'étonnement.
Tertullien, revenu près de Montanus : Sans doute, puisque l'âme a un corps, - ce qui n'a point de corps n'existant pas.
Montanus. Pour la rendre plus subtile, j'ai institué des mortifications nombreuses, trois carêmes par an, et pour chaque nuit des prières où l'on ferme la bouche, - de peur que l'haleine en s'échappant ne ternisse la pensée. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutôt de tout mariage ! Les anges ont péché avec les femmes.
Les Arcontiques, en cilices de crins Le Sauveur a dit : « je suis venu pour détruire l'oeuvre de la femme. »
Les Tatianiens, en cilices de joncs L'arbre du mal c'est elle ! Les habits de peau sont notre corps.
Et, avançant toujours du même côté, Antoine rencontre
Les Valésiens étendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur tunique. Ils lui présentent un couteau :
Fais comme Origène et comme nous ! Est-ce la douleur que tu crains, lâche ? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite ?
Et pendant qu'il est à les regarder se débattre, étendus sur le dos dans les mares de leur sang,
Les Caïnites, les cheveux, noués par une vipère,
passent près de lui, en vociférant à son oreilleGloire à Caïn ! Gloire à Sodome ! Gloire à Judas ! Caïn fit la race des forts. Sodome épouvanta la terre avec son châtiment ; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde ! -Oui, Judas ! Sans lui pas de mort et pas de rédemption !
Ils disparaissent sous la horde des
Circoncellions vêtus de peaux de loup,
couronnés d'épines, et portant des massues de ferEcrasez le fruit ! Troublez la source ! Noyez l'enfant ! Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange beaucoup ! Battez le pauvre qui envie la housse de l'âne, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se désole parce que les autres ne sont pas des misérables comme lui.
Nous, les Saints, pour hâter la fin du monde, nous empoisonnons, brûlons, massacrons !
Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous enlevons avec des tenailles la peau de nos têtes, nous étalons nos membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours !
Honni le baptême ! Honnie l'eucharistie ! Honni le mariage ! Damnation universelle !Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs.
Les Audiens tirent des flèches contre le Diable ; les Collyridiens lancent au plafond des voiles bleus ; les Ascites se prosternent devant une outre ; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Auprès d'Apelles, une femme, pour expliquer mieux son idée, fait voir un pain rond dans une bouteille ; une autre, au milieu des Sampséens, distribue, comme une hostie, la poussière de ses sandales. Sur le lit des Marcosiens jonché de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions s'entr'égorgent, les Valésiens râlent, Bardesane chante, Carpocras danse, Maximilla et Priscilla poussent des gémissements sonores ; - et la fausse prophétesse de Cappadoce, toute nue, accoudée sur un lion et secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation Terrible.
Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux cous des hérésiarques entre-croisent des lignes de feux, les constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous le va-et-vient de la foule, dont chaque tête est un flot qui saute et rugit.
Cependant, - du fond même de la clameur, une chanson s'élève avec des éclats de rire, où le nom de Jésus revient.
Ce sont des gens de la plèbe, tous frappant dans leurs mains pour marquer la cadence. Au milieu d'eux est
Arius, en costume de diacre. Les fous qui déclament contre moi prétendent expliquer l'absurde ; et pour les perdre tout à fait, j'ai composé des petits poèmes tellement drôles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et les ports.
Mille fois non ! Le Fils n'est pas coéternel au Père, ni de même substance ! Autrement il n'aurait pas dit : « Père, éloigne de moi ce calice ! - Pourquoi m'appelez-vous bon ? Dieu seul est bon ! -Je vais à mon Dieu, à votre Dieu ! » et d'autres paroles attestant sa qualité de créature. Elle nous est démontrée, de plus, par tous ses noms : agneau, pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophète, bonne voie, pierre angulaire !
Sabellius. Moi, je soutiens que tous deux sont identiques.
Arius. Le Concile d'Antioche a décidé le contraire.
Antoine. Qu'est-ce donc que le Verbe ? ... Qu'était Jésus ?
Les Valentiniens. C'était l'époux d'Acharamoth repentie !
Les Sethianiens. C'était Sem, fils de Noé !
Les Théodotiens. C'était Melchisédech !
Les Mérinthiens. Ce n'était rien qu'un homme !
Les Apollinaristes. Il en a pris l'apparence ! Il a simulé la Passion.
Marcel D'Ancyre. C'est un développement du Père !
Le Pape Calixte. Père et fils sont les deux modes d'un seul dieu !
Méthodius. Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme !
Cérinthe. Et il ressuscitera !
Valentin. Impossible, - son corps étant céleste !
Paul De Samosate. Il n'est Dieu que depuis son baptême !
Hermogène. Il habite le soleil !
Et tous les hérésiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure, la tête dans ses mains.
Un Juif, à barbe rouge, et la peau maculée de lèpre, s'avance tout près de lui ; - et ricanant horriblement :
Son âme était l'âme d'Esaü ! Il souffrait de la maladie bellérophontienne ; et sa mère, la parfumeuse, s'est livrée à Pantherus, un soldat romain, sur des gerbes de maïs, un soir de moisson.
Antoine,vivement, relève sa tête,
les regarde sans parler ; puis marchant droit sur eux :Docteurs, magiciens, évêques et diacres, hommes et fantômes, arrière ! Arrière ! Vous êtes tous des mensonges !
Les Hérésiarques. Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prières plus difficiles, des élans d'amour supérieurs, des extases aussi longues.
Antoine. Mais pas de révélation ! Pas de preuves !
Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'étoffes ; - et se poussant les uns les autres :
Les Cérinthiens. Voilà l'Evangile des hébreux !
Les Marcionites. L'Evangile du seigneur !
Les Marcosiens. L'Evangile d'Eve !
Les Encratites. L'Evangile de Thomas !
Les Caïnites. L'Evangile de Judas !
Basilide. Le traité de l'âme advenue !
Manès. La prophétie de Barcouf !
Antoine se débat, leur échappe ; - et il aperçoit, dans un coin plein d'ombre,
Les Vieux Ebionites, desséchés comme des momies,
le regard éteint, les sourcils blancs. Ils disent, d'une voix chevrotante :Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du charpentier ! Nous étions de son âge, nous habitions dans sa rue. Il s'amusait avec de la boue à modeler des petits oiseaux, sans avoir peur du coupant des tailloirs, aidait son père dans son travail, ou assemblait pour sa mère des pelotons de laine teinte. Puis il fit un voyage en Egypte, d'où il rapporta de grands secrets. Nous étions à Jéricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causèrent à voix basse, sans que personne pût les entendre. Mais c'est à partir de ce moment qu'il fit du bruit en Galilée et qu'on a débité sur son compte beaucoup de fables.
Ils répètent en tremblotant :
Nous l'avons connu, nous autres ! Nous l'avons connu !
Antoine. Ah ! Encore, parlez ! Parlez ! Comment était son visage ?
Tertullien. D'un aspect farouche et repoussant ; - car il s'était chargé de tous les crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformités du monde.
Antoine. Oh ! Non ! Non ! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait une beauté plus qu'humaine.
Eusèbe De Césarée. Il y a bien à Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis d'herbes, une statue de pierre, élevée, à ce qu'on prétend, par l'hémorroïdesse. Mais le temps lui a rongé la face, et les pluies ont gâté l'inscription.
Une femme sort du groupe des Carpocratiens.
Marcellina. Autrefois, j'étais diaconesse à Rome dans une petite église, où je faisais voir aux fidèles les images en argent de saint Paul, d'Homère, de Pythagore et de Jésus-Christ. Je n'ai gardé que la sienne.
Elle entr'ouvre son manteau.
La veux-tu ?
Une Voix. Il reparaît, lui-même, quand nous l'appelons ! C'est l'heure ! Viens !
Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entraîne.
Il monte un escalier complètement obscur ; - et après bien des marches, il arrive devant une porte.
Alors, celui qui le mène (est-ce Hilarion ? Il n'en sait rien) dit à l'oreille d'un autre :« le Seigneur va venir » - et ils sont introduits dans une chambre, basse de plafond, sans meubles.
Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide couleur de sang, avec une tête d'homme d'où s'échappent des rayons, et le mot Knouphis , écrit en grec tout autour. Elle domine un fût de colonne, posé au milieu d'un piédestal. Sur les autres parois de la chambre, des médaillons en fer poli représentent des têtes d'animaux, celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tête d'âne- encore !
Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumière vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, aperçoit la lune qui brille au loin sur les flots, et même il distingue leur petit clapotement régulier, avec le bruit sourd d'une carène de navire tapant contre les pierres d'un môle.
Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par intervalles, comme un aboiement étouffé. Des femmes sommeillent, le front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur. Auprès d'elles, des enfants demi-nus, tout dévorés de vermine, regardent d'un air idiot les lampes brûler ; - et on ne fait rien ; on attend quelque chose.
Ils parlent à voix basse de leurs familles, ou se communiquent des remèdes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du jour, la persécution devenant trop forte. Les païens pourtant ne sont pas difficiles à tromper. « ils croient, les sots, que nous adorons Knouphis ! »
Mais un des frères, inspiré tout à coup, se pose devant la colonne, où l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et d'aristoloches.
Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes parallèles.
L'Inspiré, déroule une pancarte couverte de cylindres entremêlés,
puis commence :Sur les ténèbres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent s'échappa, qui semblait la voix de la lumière.
Tous, répondent en balançant leurs corps : Kyrie eleïson !
L'Inspiré. L'homme, ensuite, fut créé par l'infâme Dieu d'Israël, avec l'auxiliaire de ceux-là :
en désignant les médaillons,
Astophaios, Oraïos, Sabaoth, Adonaï, Eloï,laô !
Et il gisait sur la boue, hideux, débile, informe, sans pensée.
Tous, d'un ton plaintif : Kyrie eleïson !
L'Inspiré. Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son âme.
Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colère. Il l'emprisonna dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science.
L'autre, encore une fois, le secourut ! Elle envoya le serpent, qui, par de longs détours, le fit désobéir à cette loi de haine.
Et l'homme, quand il eut goûté de la science, comprit les choses célestes.
Tous, avec force : Kyrie eleïson !
L'Inspiré. Mais Iabdalaoth, pour se venger, précipita l'homme dans la matière, et le serpent avec lui !
Tous, très bas : Kyrie eleïson !
Ils ferment la bouche, puis se taisent.
Les senteurs du port se mêlent dans l'air chaud à la fumée des lampes. Leurs mèches, en crépitant, vont s'éteindre ; de longs moustiques tournoient. Et Antoine râle d'angoisse ; c'est comme le sentiment d'une monstruosité flottant autour de lui, l'effroi d'un crime près de s'accomplir.
Mais
L'Inspiré frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tête, psalmodie sur un rythme furieux, au son des cymbales et d'une flûte aiguë :
Viens ! Viens ! Viens ! Sors de ta caverne !
Véloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains !
Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des taches d'or comme le firmament semé d'étoiles ! Pareil aux enroulements de la vigne et aux circonvolutions des entrailles !
Inengendré ! Mangeur de terre ! Toujours jeune ! Perspicace ! Honoré à Epidaure ! Bon pour les hommes ! Qui as guéri le roi Ptolémée, les soldats de Moïse, et Glaucus fils de Minos !
Viens ! Viens ! Viens ! Sors de ta caverne !
Tous, répètent : Viens ! Viens ! Viens ! Sors de ta caverne !
Cependant, rien ne se montre.
Pourquoi ? Qu'a-t-il ?
Et on se concerte, on propose des moyens.
Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulèvement se fait dans la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent, - et la tête d'un python paraît.
Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait autour d'un disque immobile, puis se développe, s'allonge ; il est énorme et d'un poids considérable. Pour empêcher qu'il ne frôle la terre, les hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tête, les enfants au bout de leurs bras ; - et sa queue, sortant par le trou de la muraille, s'en va indéfiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se dédoublent, emplissent la chambre ; ils enferment Antoine.
Les Fidèles, collant leur bouche contre sa peau,
s'arrachent le pain qu'il a mordu.C'est toi ! C'est toi !
Elevé d'abord par Moïse, brisé par Ezéchias, rétabli par le messie. Il t'avait bu dans les ondes du baptême ; mais tu l'as quitté au jardin des Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.
Tordu à la barre de la croix, et plus haut que sa tête, en bavant sur la couronne d'épines, tu le regardais mourir. - car tu n'es pas Jésus, toi, tu es le Verbe ! Tu es le Christ !Antoine s'évanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les éclats de bois, où brûle doucement la torche qui a glissé de sa main.
Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux, et il aperçoit le Nil, onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent au milieu des sables ; - si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a pas quitté les Ophites ; ils l'entourent, l'appellent, charrient des bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux.
Un temps inappréciable s'écoule.Puis, la voûte d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font des lignes noires sur un fond bleu ; - et à ses côtés, dans l'ombre, des gens pleurent et prient entourés d'autres qui les exhortent et les consolent.
Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un jour d'été.
Des voix aiguës crient des pastèques, de l'eau, des boissons à la glace, des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps à autre, des applaudissements éclatent. Il entend marcher sur sa tête.
Tout à coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit de l'eau dans un aqueduc.
Et il aperçoit en face, derrière les barreaux d'une autre loge, un lion qui se promène, - puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges de pourpre. Au delà, des couronnes de monde étagées symétriquement vont en s'élargissant depuis la plus basse qui enferme l'arène jusqu'à la plus haute, où se dressent des mâts pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu dans l'air sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre coupent, à intervalles égaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, sénateurs, soldats, plébéiens, vestales et courtisanes, -en capuchons de laine, en manipules de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches de plumes, des faisceaux de licteurs ; et tout cela grouillant, criant, tumultueux et furieux l'étourdit, comme une immense cuve bouillonnante. Au milieu de l'arène, sur un autel, fume un vase d'encens.
Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chrétiens condamnés aux bêtes. Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des bribes de leurs vêtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu, disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe ! Ils resteront jusqu'à la fin.
Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique noire, dont la figure s'est déjà montrée quelque part ; il les entretient du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est transporté d'amour. Il souhaite l'occasion de répandre sa vie pour le sauveur, ne sachant pas s'il n'est point lui-même un de ces martyrs.
Mais sauf un phrygien à longs cheveux, qui reste les bras levés, tous ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme rêve, debout, la tête basse.
Le Vieillard n'a pas voulu payer, à l'angle d'un carrefour, devant une statue de Minerve ; et il considère ses compagnons avec un regard qui signifie :
Vous auriez dû me secourir ! Des communautés s'arrangent quelquefois pour qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont même obtenu de ces lettres déclarant faussement qu'on a sacrifié aux idoles.
Il demande :
N'est-ce pas Petrus d'Alexandrie qui a réglé ce qu'on doit faire quand on a fléchi dans les tourments ?
Puis, en lui-même :
Ah ! Cela est bien dur à mon âge ! Mes infirmités me rendent si faible ! Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'à l'autre hiver, encore !
Le souvenir de son petit jardin l'attendrit, - et il regarde du côté de l'autel.
Le Jeune Homme qui a troublé, par des coups, une fête d'Apollon, murmure :
Il ne tenait qu'à moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes !
- Les soldats t'auraient pris,
dit un des frères.
- Oh ! J'aurais fait comme Cyprien, je serais revenu ; et, la seconde fois, j'aurais eu plus de force, bien sûr !
Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, à toutes les joies qu'il n'aura pas connues ; - et il regarde du côté de l'autel.
Mais
L'Homme En Tunique Noire, accourt sur lui : Quel scandale ! Comment, toi, une victime d'élection ? Toutes ces femmes qui te regardent, songe donc ! Et puis Dieu, quelquefois, fait un miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de Polycarpe éteignait les flammes de son bûcher.
Il se tourne vers le vieillard :
Père, père ! Tu dois nous édifier par ta mort. En la retardant, tu commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-être que ton exemple va convertir le peuple entier.
Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arrêter, d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout à coup regarde Antoine, se met à rugir, et une vapeur sort de sa gueule. Les femmes sont tassées contre les hommes.
Le Consolateur, va de l'un à l'autre. Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brûlait avec des plaques de fer, si des chevaux t'écartelaient, si ton corps enduit de miel était dévoré par les mouches ! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est surpris dans un bois.
Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles bêtes féroces ; il croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans leurs mâchoires.
Un belluaire entre dans le cachot ; les martyrs tremblent.
Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait à l'écart. Il a brûlé trois temples ; et il s'avance les bras levés, la bouche ouverte, la tête au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.
Le Consolateur, s'écrie : Arrière ! Arrière ! L'esprit de Montanus vous prendrait.
Tous, reculent, en vociférant : Damnation au Montaniste !
Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre.
Les lions cabrés se mordent à la crinière. Le peuple hurle : « Aux bêtes ! Aux bêtes ! »
Les martyrs éclatant en sanglots, s'étreignent. Une coupe de vin narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en main, vivement.
Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle s'ouvre ; un lion sort.
Il traverse l'arène, à grands pas obliques. Derrière lui, à la file, paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthères, des léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.
Le claquement d'un fouet retentit. Les chrétiens chancellent, -et, pour en finir, leurs frères les poussent. Antoine ferme les yeux.Il les ouvre, mais des ténèbres l'enveloppent.
suite
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