La Tentation de Saint-Antoine
version de 1874
(3)
III Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa cabane.
C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine,
pense-t-il.
Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire, contourné, d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête prodigieusement grosse ; et il grelotte sous une méchante tunique, tout en gardant à sa main un rouleau de papyrus.
La lumière de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.
Antoine l'observe de loin et en a peur. Qui es-tu ?
L'Enfant répond : Ton ancien disciple Hilarion !
Antoine. Tu mens ! Hilarion habite depuis de longues années la Palestine.
Hilarion. J'en suis revenu ! C'est bien moi !
Antoine se rapproche, et il le considère. Cependant sa figure était brillante comme l'aurore, candide, joyeuse. Celle-là est toute sombre et vieille.
Hilarion. De longs travaux m'ont fatigué !
Antoine. La voix aussi est différente. Elle a un timbre qui vous glace.
Hilarion. C'est que je me nourris de choses amères !
Antoine. Et ces cheveux blancs ?
Hilarion. J'ai eu tant de chagrins !
Antoine, à part : Serait-ce possible ? ...
Hilarion. Je n'étais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu visite cette année, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours que les nomades t'ont apporté du pain. Tu as dit, avant-hier, à un matelot de te faire parvenir trois poinçons.
Antoine. Il sait tout !
Hilarion. Apprends même que je ne t'ai jamais quitté. Mais tu passes de longues périodes sans m'apercevoir.
Antoine. Comment cela ? Il est vrai que j'ai la tête si troublée ! Cette nuit particulièrement...
Hilarion. Tous les Péchés capitaux sont venus. Mais leurs piètres embûches se brisent contre un saint tel que toi !
Antoine. Oh ! Non ! ... non ! à chaque minute je défaille ! Que ne suis-je un de ceux dont l'âme est toujours intrépide et l'esprit ferme, - comme le grand Athanase, par exemple.
Hilarion. Il a été ordonné illégalement par sept évêques !
Antoine. Qu'importe ! Si sa vertu...
Hilarion. Allons donc ! Un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues, et finalement exilé comme accapareur.
Antoine. Calomnie !
Hilarion. Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trésorier des largesses ?
Antoine. On l'affirme ; j'en conviens.
Hilarion. Il a brûlé, par vengeance, la maison d'Arsène !
Antoine. Hélas !
Hilarion. Au concile de Nicée, il a dit en parlant de Jésus « l'homme du Seigneur »
Antoine. Ah ! Cela c'est un blasphème !
Hilarion. Tellement borné du reste, qu'il avoue ne rien comprendre à la nature du Verbe.
Antoine, souriant de plaisir : En effet, il n'a pas l'intelligence très... élevée.
Hilarion. Si l'on t'avait mis à sa place, c'eût été un grand bonheur pour tes frères comme pour toi. Cette vie à l'écart des autres est mauvaise.
Antoine. Au contraire ! L'homme, étant esprit, doit se retirer des choses mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la terre, - même par la plante de mes pieds !
Hilarion. Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au débordement de ses convoitises ! Tu te prives de viandes, de vin, d'étuves, d'esclaves et d'honneurs ; mais comme tu laisses ton imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des foules applaudissantes ! Ta chasteté n'est qu'une corruption plus subtile, et ce mépris du monde l'impuissance de ta haine contre lui ! C'est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce qu'ils doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que Jésus était triste ? Il allait entouré d'amis, se reposait à l'ombre de l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitié que pour ta misère. C'est comme un remords qui t'agite et une démence farouche, jusqu'à repousser la caresse d'un chien ou le sourire d'un enfant.
Antoine éclate en sanglots. Assez ! Assez ! Tu remues trop mon coeur !
Hilarion. Secoue la vermine de tes haillons ! Relève-toi de ton ordure ! Ton Dieu n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice !
Antoine. Cependant la souffrance est bénie. Les chérubins s'inclinent pour recevoir le sang des confesseurs.
Hilarion. Admire donc les Montanistes ! Ils dépassent tous les autres.
Antoine. Mais c'est la vérité de la doctrine qui fait le martyre !
Hilarion. Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il témoigne également pour l'erreur ?
Antoine. Te tairas-tu, vipère !
Hilarion. Cela n'est peut-être pas si difficile. Les exhortations des amis, le plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain vertige, mille circonstances les aident.
Antoine s'éloigne d'Hilarion. Hilarion le suit.
D'ailleurs, cette manière de mourir amène de grands désordres. Denys, Cyprien et Grégoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blâmée, et le Concile d'Elvire...
Antoine,se bouche les oreilles. Je n'écoute plus !
Hilarion, élevant la voix : Voilà que tu retombes dans ton péché d'habitude, la paresse. L'ignorance est l'écume de l'orgueil. On dit : « Ma conviction est faite, pourquoi discuter ? » et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans ta main ?
Antoine. Je l'entends toujours ! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête.
Hilarion. Les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications pour le fléchir. Nous n'avons de mérite que par notre soif du Vrai. La religion seule n'explique pas tout ; et la solution des problèmes que tu méconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut, pour son salut, communiquer avec ses frères, - ou bien l'Eglise, l'assemblée des fidèles, ne serait qu'un mot, - et écouter toutes les raisons, ne dédaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poète Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annoncé le sauveur. Denys L'Alexandrin reçut du ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint Clément nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a été converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimée.
Antoine. Quel air d'autorité ! Il me semble que tu grandis...
En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement élevée ; et Antoine, pour ne plus le voir, ferme les yeux.
Hilarion. Rassure-toi, bon ermite !
Asseyons-nous là, sur cette grosse pierre, - comme autrefois, quant à la première lueur du jour je te saluais, en t'appelant « claire étoile du matin » ; et tu commençais de suite mes instructions. Elles ne sont pas finies. La lune nous éclaire suffisamment. Je t'écoute.Il a tiré un calame de sa ceinture ; et, par terre, jambes croisées, avec son rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint Antoine, qui, assis près de lui, reste le front penché.
Après un moment de silence, Hilarion reprend :La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmée par les miracles ? Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient ; d'autres imposteurs peuvent en faire ; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle ? Un événement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous toute sa puissance ? Et de ce qu'une chose ordinairement ne nous étonne pas, s'ensuit-il que nous la comprenions ?
Antoine. Peu importe ! il faut croire l'Ecriture !
Hilarion. Saint Paul, Origène et bien d'autres ne l'entendaient pas littéralement ; mais si on l'explique par des allégories, elle devient le partage d'un petit nombre et l'évidence de la vérité disparaît. Que faire ?
Antoine S'en remettre à l'Eglise !
Hilarion. Donc l'écriture est inutile ?
Antoine. Non pas ! Quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait... des obscurités... mais le Nouveau resplendit d'une lumière pure.
Hilarion. Cependant l'Ange annonciateur, dans Matthieu, apparaît à Joseph, tandis que dans Luc, c'est à Marie. L'onction de Jésus par une femme se passe, d'après le premier Evangile, au commencement de sa vie publique, et, selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton ; dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n'est des sandales et un bâton. Je m'y perds ! ...
Antoine, avec ébahissement : En effet... en effet...
Hilarion. Au contact de l'hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant : « Qui m'a touché ? » Il ne savait donc pas qui le touchait ? Cela contredit l'omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes, les femmes n'avaient pas à s'inquiéter d'un aide pour soulever la pierre de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes femmes n'étaient pas là. à Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur fait tâter ses plaies. C'est un corps humain, un objet matériel, pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible ?
Antoine. Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre !
Hilarion. Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu'étant le Fils ? Qu'avait-il besoin du baptême s'il était le Verbe ? Comment le Diable pouvait-il le tenter, lui, Dieu ?
Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues ?
Antoine. Oui ! ... souvent ! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma conscience. Je les écrase, elles renaissent, m'étouffent ; et je crois parfois que je suis maudit.
Hilarion. Alors, tu n'as que faire de servir Dieu ?
Antoine. J'ai toujours besoin de l'adorer !
Après un long silence,
Hilarion, reprend : Mais en dehors du dogme, toute liberté de recherches nous est permise. Désires-tu connaître la hiérarchie des anges, la vertu des Nombres, la raison des germes et des métamorphoses ?
Antoine. Oui ! Oui ! Ma pensée se débat pour sortir de sa prison. Il me semble qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois même, pendant la durée d'un éclair, je me trouve comme suspendu ; puis je retombe.
Hilarion. Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et calmes comme des dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout à l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras ; et la face de l'inconnu se dévoilera !
Antoine, soupirant : La route est longue, et je suis vieux !
Hilarion. Oh ! Oh ! Les hommes savants ne sont pas rares ! Il y en a même tout près de toi ; ici ! - Entrons !
IV
Et Antoine voit devant lui une basilique immense.
La lumière se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil multicolore. Elle éclaire les têtes innombrables de la foule qui emplit la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas côtés, où l'on distingue, dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des chaînettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes sur les murs.
Au milieu de la houle, des groupes, çà et là, stationnent. Des hommes, debout sur des escabeaux, haranguent le doigt levé ; d'autres prient les bras en croix, sont couchés par terre, chantent des hymnes, ou boivent du vin ; autour d'une table, des fidèles font les agapes, des martyrs démaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures ; des vieillards, appuyés sur des bâtons, racontent leurs voyages.
Il y en a du pays des germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie et des Indes, avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure, des épines aux franges de leur vêtement, les sandales noires de poussière, la peau brûlée par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodées, des sayons de poil, des bonnets de matelots, des mitres d'évêques. Leurs yeux fulgurent extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques.
Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se serrant contre son épaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes. Plusieurs sont habillées en hommes, avec les cheveux ras ; il en a peur.
Hilarion. Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les femmes sont toujours pour Jésus, même les idolâtres, témoin Procula l'épouse de Pilate, et Poppée la concubine de Néron. Ne tremble plus ! Avance !
Et il en arrive d'autres, continuellement.
Ils se multiplient, se dédoublent, légers comme des ombres, tout en faisant une grande clameur où se mêlent des hurlements de rage, des cris d'amour, des cantiques et des objurgations.
Antoine, à voix basse : Que veulent-ils ?
Hilarion. Le Seigneur a dit : « J'aurais encore à vous parler de bien des choses. » Ils possèdent ces choses.
Et il le pousse vers un trône d'or à cinq marches où, entouré de quatre-vingt-quinze disciples, tous frottés d'huile, maigres et très pâles, siège le prophète Manès, beau comme un archange, immobile comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses cheveux nattés, à sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa droite un globe. Les images représentent les créatures qui sommeillaient dans le chaos.Antoine se penche pour les voir. Puis
Manès fait tourner son globe ; et réglant ses paroles sur une lyre d'où s'échappent des sons cristallins :
La terre céleste est à l'extrémité supérieure, la terre mortelle à l'extrémité inférieure. Elle est soutenue par deux anges, le Splenditenens et l'Omophore à six visages.
Au sommet du ciel le plus haut se tient la divinité impassible ; en dessous, face à face, sont le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres.
Les ténèbres s'étant avancées jusqu'à son royaume, Dieu tira de son essence une vertu qui produisit le premier homme ; et il l'environna des cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui en dérobèrent une partie, et cette partie est l'âme.
Il n'y a qu'une seule âme, universellement épandue, comme l'eau d'un fleuve divisé en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent, grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer ; et elle pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.
Les âmes sorties de ce monde émigrent vers les astres, qui sont des êtres animés.
Antoine, se met à rire. Ah ! Ah ! Quelle absurde imagination !
Un Homme, sans barbe, et d'apparence austère : En quoi ?
Antoine va répondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est l'immense Origène ; et
Manès, reprend : D'abord elles s'arrêtent dans la lune, où elles se purifient. Ensuite elles montent dans le soleil.
Antoine, lentement : Je ne connais rien... qui nous empêche... de le croire.
Manès. Le but de toute créature est la délivrance du rayon céleste enfermé dans la matière. Il s'en échappe plus facilement par les parfums, les épices, l'arome du vin cuit, les choses légères qui ressemblent à des pensées. Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renaîtra dans le corps d'un celèphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal ; si tu plantes une vigne, tu seras lié dans ses rameaux. La nourriture en absorbe. Donc, privez-vous ! Jeûnez !
Hilarion. Ils sont tempérants, comme tu vois !
Manès. Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs les purs, grâce à leurs mérites, dépouillent les végétaux de cette partie lumineuse et elle remonte à son foyer. Les animaux, par la génération, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes !
Hilarion. Admire leur continence !
Manès. Ou plutôt, faites si bien qu'elles ne soient pas fécondes. - mieux vaut pour l'âme tomber sur la terre que de languir dans des entraves charnelles !
Antoine. Ah ! L'abomination !
Hilarion Qu'importe la hiérarchie des turpitudes ? L'église a bien fait du mariage un sacrement !
Saturnin, en costume de Syrie : Il propage un ordre de choses funestes ! Le père, pour punir les anges révoltés, leur ordonna de créer le monde. Le Christ est venu, afin que le Dieu des Juifs qui était un de ces anges...
Antoine. Un ange ? Lui ! Le créateur !
Cerdon. N'a-t-il pas voulu tuer Moïse, tromper ses prophètes, séduit les peuples, répandu le mensonge et l'idolâtrie ?
Marcion. Certainement, le créateur n'est pas le vrai dieu !
Saint Clément D'Alexandrie. La matière est éternelle !
Bardesanes, en mage de Babylone : Elle a été formée par les sept esprits planétaires.
Les Herniens. Les anges ont fait les âmes !
Les Priscillianiens. C'est le Diable qui a fait le monde !
Antoine, se rejette en arrière : Horreur !
Hilarion, le soutenant : Tu te désespères trop vite ! Tu comprends mal leur doctrine ! En voici un qui a reçu la sienne de Théodas, l'ami de saint Paul. Ecoute-le !
Et, sur un signe d'Hilarion,
Valentin,
en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crâne pointu :Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en délire.
Antoine, baisse la tête. L'oeuvre d'un Dieu en délire...
Après un long silence :
Comment cela ?
Valentin. Le plus parfait des êtres, des Eons, l'Abîme, reposait au sein de la Profondeur avec la Pensée. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut pour compagne la Vérité.
L'Intelligence et la Vérité engendrèrent le Verbe et la Vie, qui, à leur tour, engendrèrent l'Homme et l'Eglise ; - et cela fait huit Eons !Il compte sur ses doigts.
Le Verbe et la Vérité produisirent dix autres Eons, c'est-à-dire cinq couples. L'Homme et l'Eglise en avaient produit douze autres, parmi lesquels le Paraclet et la Foi, l'Espérance et la Charité, le Parfait et la Sagesse, Sophia.
L'ensemble de ces trente Eons constitue le Plérôme, ou Universalité de Dieu. Ainsi, comme les échos d'une voix qui s'éloigne, comme les effluves d'un parfum qui s'évapore, comme les feux du soleil qui se couche, les Puissances émanées du Principe vont toujours s'affaiblissant.
Mais Sophia, désireuse de connaître le Père, s'élança hors du Plérôme ; - et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit, qui avait relié entre eux tous les Eons ; et tous ensemble ils formèrent Jésus, la fleur du Plérôme.
Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laissé dans le vide une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut pitié, la délivra des passions ; et du sourire d'Acharamoth délivrée la lumière naquit ; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la matière noire.
D'Acharamoth sortit le Démiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du Diable. Il habite bien plus bas que le Plérôme, sans même l'apercevoir, tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et répète par la bouche de ses prophètes : « il n'y a d'autre Dieu que moi ! » Puis il fit l'homme, et lui jeta dans l'âme la semence immatérielle, qui était l'Eglise, reflet de l'autre Eglise placée dans le Plérôme.
Acharamoth, un jour, parvenant à la région la plus haute, se joindra au Sauveur ; le feu caché dans le monde anéantira toute matière, se dévorera lui-même, et les hommes, devenus de purs esprits, épouseront des anges !
Origène. Alors le démon sera vaincu, et le règne de Dieu commencera !
Antoine retient un cri ; et aussitôt
Basilide, le prenant par le coude : L'Etre Suprême avec les émanations infinies s'appelle Abraxas, et le Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne, rectitude-sur-rectitude.
On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots, inscrits sur cette calcédoine pour faciliter la mémoire.Et il montre à son cou une petite pierre où sont gravées des lignes bizarres.
Alors tu seras transporté dans l'Invisible ; et, supérieur à la loi, tu mépriseras tout, même la vertu !
Nous autres, les purs, nous devons fuir la douleur, d'après l'exemple de Kaulakau.
Antoine. Comment ! Et la croix ?
Les Elkhesaïtes, en robe d'hyacinthe, lui répondent : La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes pères sont effacées, grâce à la mission qui est venue !
On peut renier le Christ inférieur, l'homme-Jésus ; mais il faut adorer l'autre Christ, éclos dans sa personne sous l'aile de la Colombe.
Honorez le mariage ! Le Saint-Esprit est féminin !Hilarion a disparu ; et Antoine poussé par la foule arrive devant
Les Carpocratiens, étendus avec des femmes sur des coussins d'écarlate : Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une série de conditions et d'actions. Pour t'affranchir des ténèbres, accomplis, dès maintenant, leurs oeuvres ! L'époux va dire à l'épouse : « fais la charité à ton frère » , et elle te baisera.
Les Nicolaïtes, assemblés autour d'un mets qui fume : C'est de la viande offerte aux idoles ; prends-en ! L'apostasie est permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande. Tâche de l'exterminer à force de débauches ! Prounikos, la mère du ciel, s'est vautrée dans les ignominies.
Les Marcosiens, avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume : Entre chez nous pour t'unir à l'Esprit ! Entre chez nous pour boire l'immortalité !
Et l'un d'eux lui montre, derrière une tapisserie, le corps d'un homme terminé par une tête d'âne. Cela représente Sabaoth, père du diable. En marque de haine, il crache dessus.
Un autre découvre un lit très bas, jonché de fleurs, en disant queles noces spirituelles vont s'accomplir.
Un troisième tient une coupe de verre, fait une invocation ; du sang y paraît :
Ah ! Le voilà ! Le voilà ! Le sang du Christ !
Antoine s'écarte. Mais il est éclaboussé par l'eau qui saute d'une cuve.
Les Helvidiens, s'y jettent la tête en bas, en marmottant : L'homme régénéré par le baptême est impeccable !
suite
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