La Tentation de Saint-Antoine

version de 1856

(10)

Le catafalque d'Adonis a disparu.
On entend un bruit de castagnettes et de cymbales, et des hommes vêtus de robes bigarrées, suivis par une foule rustique, amènent un âne empanaché de feuillage, la queue garnie de rubans, les sabots peints, avec un frontal à plaques d'or et des coquilles aux oreilles, une boîte couverte d'une housse à cordons sur le dos, entre deux larges corbeilles dont l'une, chemin faisant, reçoit les offrandes de la foule : oeufs, raisins, fromages mous, lièvres dont on voit passer les oreilles, volailles plumées, poires en quantité, monnaie de cuivre, et dont l'autre, moitié pleine, contient des feuilles de roses que les conducteurs de l'âne jettent devant eux, tout en marchant. Ils ont des bottines à lacets, les cheveux nattés, de grands manteaux, des pendants d'oreilles et les joues couvertes de fard. Une couronne en branche d'olivier se rattache au milieu de leur front par un médaillon à figurine, entre deux autres plus petits, et ils en portent une troisième plus large, sur leur poitrine nue. Des poinçons, des poignards sont passés dans leur ceinture, et ils brandissent des fouets à manche d'ébène jaune, dont la triple lanière est garni d'osselets de mouton.
On ôte d'abord la housse de la boîte, recouverte en dessous d'un feutre noir : la foule s'écarte, l'âne s'arrête. Un de ces hommes, retroussant son vêtement, se met à danser tout autour en jouant des crotales ; un autre, agenouillé devant la boîte, bat du tambourin, et le plus vieux de la bande commence d'une voix nasillarde :

 

L'Archi-Galle.

Voilà la bonne déesse ! L'idéenne des montagnes ! La grand'mère de Syrie ! Approchez, braves gens ! Elle est assise entre deux lions, porte sur la tête une couronne de tours et procure beaucoup de biens à tous ceux qui la voient.
C'est nous qui la promenons dans les campagnes, sous les feux du soleil, pendant les pluies d'hiver, par beau et mauvais temps. Elle gravit les défilés, elle glisse sur les pelouses, elle traverse les ruisseaux. Souvent, faute de gîte, nous couchons en plein air et nous n'avons pas tous les jours de table bien servie. Des voleurs habitent les bois, les bêtes féroces hurlent effroyablement dans leurs cavernes, il y a des chemins impraticables et pleins de précipices ! ... la voilà ! La voilà !

Ils ôtent la couverture de laine et l'on voit une boîte de sycomore incrustée de petits cailloux.

Plus grande que les cèdres, elle plane dans l'éther bleu ; plus vaste que le vent, elle entoure le monde. Son souffle s'exhale par les naseaux des panthères, par la feuille des plantes, par la sueur des corps. Ses pleurs d'argent arrosent les prairies, son sourire est la lumière et c'est le lait de sa poitrine qui a blanchi la lune. Elle fait couler les fontaines, elle fait pousser la barbe, elle fait craquer l'écorce des pins qui se balancent dans les forêts. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les avares !

La boîte s'entr'ouvre, et l'on aperçoit, sous un pavillon de soie rose, une petite image de Cybèle tout étincelante de paillettes, dans un char de pierre couleur de vin traîné par deux lions crépus la patte levée. Les paysans se poussent pour mieux voir, l'homme qui danse tourne toujours, celui qui bat son tambourin frappe plus fort, et l'Archi-Galle continue :

Son temple est bâti sur le gouffre par où les eaux du déluge qui finissait se sont précipitées. Il a des portes d'or, un plafond d'or, des lambris d'or, des statues d'or. Apollon y est, Mercure, Ilythia, Atlas, Hélène, Hécube, Pâris, Achille et Alexandre. Des aigles, des lions, des chevaux et des colombes se promènent dans sa cour. à son grand arbre qui brûle, on accroche des tuniques et des coffrets, et c'est pour elle qu'est dressé le phallus de cent vingt coudées, où l'on grimpe avec des cordes, comme au tronc d'un palmier quand on va cueillir les dattes.

Ils se donnent avec leurs fouets de grands coups dans le dos, en cadence.

Frappez du tambourin ! Sonnez les cymbales ! Soufflez dans les flûtes à larges trous ! Elle aime le poivre noir que l'on va chercher dans les déserts. Elle aime la fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, les lèvres rouges, les regards lascifs, la sève sucrée, la larme salée ! ... du sang ! à toi ! à toi ! Mère des montagnes !

Ils se tailladent les bras avec leurs poignards, leurs dos résonnent comme des boîtes creuses. La musique redouble, la foule s'accroît. Puis des hommes en habits de femmes et des femmes en habits d'hommes se poursuivent, en poussant une grande clameur qui se perd à l'horizon, dans le frémissement des lyres et le bruit des baisers. Leurs robes diaphanes se collent contre leurs ventres. Un sang rose en dégoutte et bientôt, sur cette vague multitude, toute chatoyante, agitée, lointaine, apparaît un dieu nouveau qui porte entre ses cuisses un amandier chargé de fruits. Les voiles des têtes s'envolent, l'encens tourbillonne, l'acier tinte. Des prêtres eunuques enveloppent des femmes dans leurs dalmatiques chamarrées.
Mais d'autres dieux arrivent, innombrables, infinis. Ils passent comme des traînées de feuilles sèches sous un vent d'automne, si rapidement qu'on ne peut les voir, et tous pleurent si haut que l'on n'entend pas ce qu'ils disent. La mort refait un noeud à la mèche de son fouet. Antoine étourdi veut fuir, mais le diable le retient et reprend :

 

Le Diable.

Celui-là, c'est Atys de Phrygie. Il jette sa hache de pierre, il s'en va pleurer dans les bois sa virilité perdue. Voici la Dercéto de Babylone, à croupe de poisson. Voilà le vieil Oannès, voilà Ilythia couverte de ses voiles, voilà Moloch crachant du feu par les narines, et dont le ventre, bourré d'hommes, hurle comme une forêt incendiée.

 

La Mort, riant.

Ah ! Ah ! Regarde donc ! Il a si chaud sous ses flammes qu'il se fond lui-même.

 

Le Diable.

Voici les déesses Potniades à qui l'on sacrifiait des cochons de lait !

 

Le Cochon.

Horreur !

 

Le Diable.

Voilà la Sosipolis d'Elée ! Voilà les dieux Cathares de Pallantium ! Voilà Vulcain patron des forgerons ! Voici le bon dieu Mercure avec son pétase pour la pluie et ses bottes de voyage.

 

La Mort, frappant.

Voyage ! Voyage !

 

Le Diable.

Noire et frottée de myrrhe, voici la grande Diane qui s'avance, les coudes au corps, les mains ouvertes, les pieds joints, avec des lions sur les épaules, des cerfs à son ventre, des abeilles à ses flancs, un collier de chrysanthèmes, un disque de griffons et trois rangs de mamelles qui ballottent à grand bruit. Mais la peau du corps lui démange sous les bandelettes qui la serrent.

 

La Mort, riant.

Ah ! Ah ! Ah !

 

Le Diable.

Voici la Laphria des Patréens, l'Hymnia d'Orchomène, la Pyronienne du mont Crathis, Stymphalia à cuisse d'oiseau, Eurynome fille de l'océan et toutes les autres Dianes : l'accoucheuse, la chasseresse, la salutaire, la lucifère et la patronne des ports, avec une coiffure d'écrevisses.

 

Antoine.

Eh ! Que m'importe à moi ? Pourquoi me tiens-tu là, béant, à les regarder ?

 

Le Diable, continuant.

Celle qui porte des croûtes blanchâtres sur la figure, c'est Rubigo la déesse de la rogne ; non loin Angerona qui délivre des inquiétudes et l'immonde Perfica, inventrice des olisbus. Voici Esculape, fils du soleil, traîné par ses mulets, le coude sur le bord de son char et le menton dans la main gauche. Il a l'air de réfléchir profondément.

 

La Mort, frappant.

Fais-toi vivre, immortel !

 

Le Diable.

Les faunes à large bouche suivent le vieux Pan des pasteurs qui frappe dans ses mains, au milieu de son troupeau. Ils ricanent. Ils sont velus. Leur front est couvert de boutons roses, comme les tilleuls au printemps. Voilà Priape et le dieu Terminus et la déesse Epona, et Acca Laurentia et Anna Perenna...

 

Antoine.

Assez ! Assez ! Laisse-moi ! Ma tête s'égare dans le tourbillon de tous ces dieux qui passent !

 

Le Diable.

En voilà un qui surveille les enfants à la promenade, un autre qui donne la fièvre, un autre qui donne la pâleur, un autre qui donne la peur. Ceux-ci sont pour former le foetus, pour le retourner, pour l'extraire, pour veiller à la cuisine, pour faire crier les gonds de la porte, pour pousser le flot sur le rivage.

 

Antoine, lentement.

Oh ! Quelle quantité !

 

Le Diable.

N'est-ce pas ? ... et tu ne vois pas tout ! Il y en a d'autres encore dont la poussière même ne se retrouve plus.
Mais ils réapparaîtront un jour, comme des morts qui ressuscitent, et l'homme impitoyable les jugera : les grands, les humbles, les farouches, les gais, ceux qui avaient des têtes d'animaux et ceux qui portaient des ailes. Ils se tiendront tous devant lui, pâles et par longues files silencieuses comme une armée vaincue. Et alors le nègre, en grinçant des dents, s'approchera de son idole, et, lui mettant le poing sous la mâchoire, lui crachera au visage. Le grec, avec dédain, renversera, du bout de sa sandale, ses statues blanches, et l'habitant des pôles, aux yeux rougis par les neiges, verra se fondre sous le soleil ses vagues dieux faits de brouillard et de tristesse. On jettera dans le vent leurs bracelets, leurs couronnes, leurs urnes taries, leurs glaives émoussés ; on fera sonner sous le doigt le creux de leur poitrine, et les Olympes s'écrouleront au tonnerre des rires que la vengeance humaine poussera ! Parce qu'ils n'ont rien donné, parce qu'ils étaient durs comme la pierre de leurs temples et plus stupides que les boeufs de l'holocauste !

 

Antoine.

Une tristesse infinie me submerge.

Il pleure.

Oh ! Combien de prières on leur a faites ! Que de sacrifices ont fumé pour eux ! Ils étaient forts cependant, et pas un seul doute ne levait la tête devant leur majesté. Où êtes-vous maintenant, pauvres âmes tout altérées d'espoirs qui ne furent pas assouvis ?

Il éclate en sanglots.

Mais quels sons ? ... qui chante ainsi ?

Il écoute.

Cela pétille, bourdonne, gazouille, et avec quelque chose par-dessus... quelque chose de lent qui se déroule et qui retombe !

 

Apollon, la Chlamyde rejetée sur le bras gauche,
et jouant d'une énorme cithare retenue
par une courroie qui lui passe autour du cou.

Je chante sur la lyre...

Il tousse.

Hum ! Hum ! Je chante sur la lyre... hum ! Hum ! ... l'ordre de l'univers... euh ! Hum ! Hum ! Heu ! Heu ! à la loi du rythme, la matière et les êtres...

Une corde se rompant lui cingle la figure. Il resserre une cheville qui se casse. Il touche à une troisième, il se trompe, va de l'une à l'autre : tout se brise, pète, s'embrouille.

 

La Mort.

Tu es resté nu si longtemps, tu as tellement marché dans toute la Grèce que tu n'en peux plus, que tu craches, que tu vas mourir. Tu étais, n'est-ce pas, le purificateur mélodieux qui chantait et qui fondait ? Il n'y a plus rien à chanter rien à fonder. Les villes sont édifiées, les peuples sont vieux. La pythie perdue ne se retrouve pas.
Les athlètes frottés d'huile, les éphèbes qui couraient sur le stade, les cochers qui criaient debout dans leurs chars d'ivoire, les philosophes qui causaient sous les bois de lauriers-roses... elle le frappe. ... suis-les ! Va-t'en donc, beau dieu du monde plastique qui ne devait pas finir !

Apollon passe sa cithare sur son dos et s'en va.

Bacchus arrive, traîné par des panthères. Il est coiffé de myrte et il se regarde en souriant dans un miroir en cristal. Autour de lui, les silènes en manteaux de laine rouge, les satyres couverts de peaux de chèvre, et les ménades avec la nébride sur l'épaule, chantent, boivent, dansent, soufflent dans des flûtes et jettent par terre des tambourins plats qui tournent en ronflant.
Les Bacchantes échevelées, tenant des masques noirs, balancent, au son de la musique, les grappes de raisin qui leur pendent sur le front, dévorent les colliers de figues sèches suspendus à leur cou, entre-choquent leurs boucliers, se frappent avec des thyrses, et lancent autour d'elles des regards farouches, sous leurs sourcils noirs veloutés comme le dos des chenilles.
Les Satyres les serrent dans leurs bras et, versant de haut le vin des urnes, ils barbouillent la figure rieuse des ménades enivrées.

 

Les Bacchants et Les Bacchantes.

Abattez les échalas ! Foulez du talon le raisin dans les pressoirs ! Dieu charmant qui portes le baudrier d'or, bois à longs traits dans ton cratère sans fond ! Evohé ! Bacchus, Evohé !
Tu as vaincu les Indes, la Thrace et la Lydie. Les armées s'enfuyaient quand Mimallon furieuse hurlait sur les montagnes. Les peuples réveillés se pressaient autour de toi. Les yeux des bacchantes brillaient dans les feuillages.
Evohé ! Bacchus, Evohé !
Père des théâtres et du vin, les dieux antiques se sont bouché les oreilles au scandale merveilleux du dithyrambe désordonné ! à toi le rythme nouveau et les formes incessantes !
Tu es le rire des vendangeurs, les fontaines cachées, les festins aux flambeaux et le renard qui se glisse dans les vignes, pour croquer les raisins verts.
Ta joie court de peuple en peuple ! Tu délivres l'esclave, tu es saint ! Tu es divin, Evohé !

La Mort allonge son fouet ; tout disparaît et Les Muses s'avancent, couvertes de manteaux noirs, la tête basse.

Quelque chose qui n'est plus palpitait dans l'air sur les races juvéniles. Elles avaient la poitrine carrée et des langages, comme leurs vêtements, à grands plis droits, avec des franges d'or. Dans les leçons du philosophe, comme dans la pantomine des bateleurs et la constitution des républiques dans les statues, dans les meubles, dans les harnachements et les coiffures, partout c'était un art sublime qui rehaussait la vie. Les métaphysiciens éduquaient les courtisanes. Des montagnes de marbre attendaient les sculpteurs.

 

Antoine, soupirant.

Ah ! Cela était beau ! C'était beau ! C'était beau ! Je le sais !

 

Les Muses.

Pleurons les vastes théâtres et les danseurs nus ! ô Thalie, déesse au front bombé, qu'as-tu fait de ta massue d'airain et de ton rire qui se roulait sur les foules comme le vent du sud sur les flots de l'archipel ? Tu as perdu tes choeurs, sérieuse Melpomène ! Adieu le haut cothurne et les manteaux traînants, l'hymne qui passait par bouffées dans les terreurs tragiques et le vers simple qui glaçait la peau ! Et toi, svelte Terpsichore, dont les sirènes sont filles, tu ne te souviens plus de tes pas mesurés, que l'on comparait à la danse des étoiles, tandis que le maître d'orchestre battait la mesure avec sa semelle de fer ! Ils sont finis les grands enthousiasmes ! C'est le tour maintenant des gladiateurs, des bossus et des farceurs ! Clio violée a servi les politiques, la muse des festins s'engraisse de mets vulgaires, on a fait des livres sans s'inquiéter des phrases ! Pour les médiocres existences il a fallu de grêles édifices, et des costumes étroits pour les fonctions serviles. Le marchand, le goujat et la prostituée, avec l'argent de leur commerce, ont payé les beaux-arts, et l'atelier de l'artiste, comme le réceptacle de toutes les prostitutions intellectuelles, s'est ouvert pour recevoir la foule, se plier à ses commodités et la divertir !
Art des temps antiques, au feuillage toujours jeune, qui pompais ta sève dans les entrailles de la terre et balançais dans un ciel bleu ta cime pyramidale, toi dont l'écorce était rude, les rameaux nombreux, l'ombrage immense et qui désaltérais les peuples d'élection avec des fruits vermeils arrachés par les forts ! Une nuée de hannetons s'est abattue sur tes feuilles ; on t'a fendu en morceaux, on t'a scié en planches, on t'a réduit en poudre, et ce qui reste de ta verdure est brouté par les ânes !

Les muses s'en vont et Vénus arrive toute nue, et regardant, de côté et d'autre, avec inquiétude. Elle pousse un cri d'effroi, en apercevant la Luxure.

Grâce ! Va-t'en ! Laisse-moi ! Tes baisers ont fait pâlir mes belles couleurs ! J'étais libre autrefois, j'étais pure, les océans frissonnaient d'amour au contact de mes talons ! Baigneuse insaisissable, je nageais dans l'éther bleu, où ma ceinture, que se disputaient les zéphirs, resplendissait, toute large et magnifique, comme un arc-en-ciel tombé de l'Olympe. J'étais la beauté ! J'étais la forme ! Je tressaillais sur le monde engourdi, et la matière, se séchant à mon regard, s'affermissait de soi-même en contours précis. L'artiste plein d'angoisse m'invoquait dans son travail, le jeune homme dans son désir, et les femmes dans le rêve de leur maternité. C'est toi, c'est toi, ô besoin immonde, qui m'as déshonorée !

 

La Mort.

Passe, belle Vénus ! Tu te purifieras dans mes étreintes.

On entend quelqu'un qui sanglote.

 

Cupidon paraît,
les paupières chassieuses, maigre, souffreteux, haletant, misérable. Son bandeau trop lâche est tombé sur sa figure et il pleure à grand bruit, en s'enfonçant le poing dans l'oeil.

Est-ce ma faute, à moi ? Hô ! Hô ! Hô ! Tout le monde autrefois me caressait... eh ! Hô !

Il recommence à pleurer.

... ma torche s'est éteinte ! J'ai perdu mes flèches, hô ! Hô ! J'avais des ber... oh ! Oh ! Oh ! Des berceaux de verdure dans les jardins. Le doigt sur la bouche, souriant et les cheveux frisés, je gardais continuellement de charmantes attitudes. On m'enguirlandait de roses, d'acrostiches et d'épigrammes. Je me jouais dans l'Olympe avec les attributs des dieux. J'étais l'enchantement de la vie, le dominateur des âmes, l'éternel souci. Je grelotte de froid, de faim, de fatigue et de tristesse. Les coeurs maintenant sont à Plutus. Quand je frappe aux portes, ils font les sourds ! J'en ai vu qui me regardaient d'un oeil farouche, et qui reprenaient leur ouvrage !

 

La Mort.

Va-t'en ! Détale ! Le monde bâille à ton nom ! Tu lui as agacé les dents avec le sirop de ta tendresse !

Elle lui donne un grand coup de pied dans le derrière.

 

Les Dieux Lares, couverts de peaux de chien râpées,
et accroupis les genoux au menton,
comme de vieux singes qui ont la gale.

Nous...

 

La Mort, les frappant.

Passez ! Passez !

 

Les Dieux Lares.

La maison est ouverte, les clefs sont perdues, l'hôte a trahi sa foi ! Plus de valets soumis, plus d'enfants respectueux, plus de pères redoutés, plus de longues familles ! ... et le grillon, dans les cendres, pleure le souvenir éteint de la religion domestique !

La Mort s'essuie le front avec le pan de son linceul, et Antoine, immobile, reste les yeux fixés vers l'horizon, mais, se roulant dans l'air bleuâtre et tout léger, arrive le dieu-nain Crépitus.

 

Crépitus, d'une voix flûtée.

Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un dieu. L'athénien me saluait comme un heureux présage de fortune, tandis que le romain dévot me maudissait, les poings crispés, et que le pontife d'Egypte, s'abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.
Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, que l'on se régalait de glands, de ciboules et d'oignons crus, et que le bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient les digestions retentissantes ; au soleil de la campagne, les hommes se soulageaient avec lenteur.
Ainsi je passais sans scandale, comme tous les autres besoins de la vie, comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protège le sein de la nourrice gonflé de veines bleuâtres. J'étais joyeux ! Je faisais rire ! Et, se dilatant d'aise à cause de moi, le convive exhalait sa gaieté par les ouvertures de son corps.
J'ai eu mes jours d'orgueil ! Le bon Aristophane me promena sur la scène et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les laticlaves des patriciens j'ai circulé majestueusement. Les vases d'or, comme des tympanons, résonnaient sous moi, et quand plein de murènes, de truffes et de pâtés, l'intestin du maître se dégorgeait avec fracas, l'univers attentif apprenait que César avait dîné.
Mais à présent on rougit de moi. On me dissimule avec effort. Je suis confiné dans la populace, et l'on se récrie même à mon nom !

Et Crépitus s'éloigne en poussant un gémissement.

Silence.

Un coup de tonnerre éclate. Le diable frissonne et saint Antoine tombe, la face contre terre.

 

Une Voix.

J'étais le dieu des armées ! Le seigneur, le seigneur Dieu !
J'étais terrible comme la gueule des lions, plus fort que les torrents, plus haut que les montagnes ; j'apparaissais dans les nuages, avec une figure furieuse.
J'ai conduit les patriarches qui s'en allaient chercher des femmes pour leur postérité. Je réglais le pas des dromadaires et l'occasion de la rencontre, au bord de la citerne ombragée d'un palmier jaune. Comme par des robinets d'argent, je lâchais les pluies ; je séparais les mers avec mon pied ; j'entre-choquais les cèdres avec mes mains ; j'ai déplié sur les collines les tentes de Jacob et conduit, à travers les sables, mon peuple qui s'enfuyait.
C'est moi qui ai brûlé Sodome. C'est moi qui ai englouti la terre sous le déluge ; c'est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois, avec les chariots de guerre et les cochers.
Dieu jaloux, j'exécrais les autres dieux, les autres peuples, et je châtiais mon peuple d'une colère sans pitié. J'ai broyé les impurs, j'ai abattu les superbes, et ma désolation allait de droite et de gauche, comme un chameau qui est lâché dans un champ de maïs.
Pour délivrer Israël, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de flammes leur parlaient dans les buissons ; les pâtres jetaient leur bâton et partaient à la guerre. Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes transparentes et des chaussures à talon haut, des femmes pleines d'un coeur intrépide allaient trouver les capitaines et leur tranchaient la tête. Alors ma gloire éclatait plus sonore que les cymbales. Au retentissement de la foudre, elle a grondé sur les montagnes ; le vent qui passait emportait les prophètes ; ils se roulaient tout nus dans les ravines desséchées, ils se couchaient à plat ventre pour écouter la voix de la mer, et, se relevant tout à coup, se mettaient à crier mon nom.
Ils arrivaient la nuit dans la salle des rois, ils secouaient sur les tapis du trône la poussière de leurs manteaux, et, rappelant mes vengeances, parlaient de Babylone et des soufflets de l'esclavage. Les lions pour eux se faisaient doux, la flamme des fournaises s'écartait de leurs corps, et les magiciens, hurlant de rage, se lacéraient avec des couteaux.
J'avais gravé ma loi sur des tables de pierre : elle étreignait mon peuple, comme la ceinture du voyageur, qui lui soutient la taille. C'était mon peuple, - j'étais son dieu ! La terre était à moi, les hommes étaient à moi, leurs pensées, leurs oeuvres, leurs outils de labourage et leurs maisons.
Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière les voiles de pourpre et les candélabres allumés. J'avais pour me servir toute une tribu qui balançait des encensoirs ; j'avais un plafond fait avec des poutres de cèdre, - et le grand-prêtre, en robe d'hyacinthe, qui portait sur sa poitrine des pierres précieuses rangées dans un ordre symétrique.
Malheur ! Malheur ! Le Saint des Saints s'est ouvert. Le voile s'est déchiré, l'arche est perdue et les parfums du sacrifice sont partis à tous les vents, par les fentes de la muraille. Dans les sépulcres d'Israël, le vautour du Liban vient abriter sa couvée. Mon temple est détruit, mon peuple est dispersé. On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits ; les forts ont péri par le glaive, les femmes sont captives ; les vases sont tous fondus.
C'est ce dieu de Nazareth qui a passé par la Judée. Comme un tourbillon d'automne, il a entraîné mes serviteurs. Ses apôtres ont des églises, sa mère, sa famille, tous ses amis ; et moi je n'ai pas un temple ! Pas une prière pour moi seul ! Pas une pierre où soit mon nom ! Et le Jourdain aux eaux bourbeuses n'est pas plus triste ni plus abandonné.

La voix s'éloigne.

J'étais le dieu des armées ! Le seigneur ! Le seigneur Dieu !

La mort bâille. Antoine est étendu par terre, immobile. La Luxure, le dos appuyé contre la cabane et la jambe droite relevée sur le genou gauche, effiloque le bas de sa robe, dont les brins emportés par le vent voltigent autour du cochon, tombent sur ses paupières et lui chatouillent les narines.

Alors

Le Diable, allongeant sa griffe sur saint Antoine, crie :

Ils sont passés !

 

La Logique.

Eh bien, puisqu'ils...

Antoine rouvre les yeux.

... puisqu'ils sont passés, le tien...

 

Antoine se relève, saisit un caillou et,
le lançant contre la Logique.

Non ! Non ! Jamais ! Tu es la mort de l'âme, arrière !

Il s'agenouille.

Miséricorde, mon Dieu ! Pardonnez-moi ! Aimez-moi ! ... c'est ta grâce qui fait les purs, ton amour qui fait les bons. Pitié ! Pitié !

 

Le Diable.

Point de pitié ! La miséricorde ne descendra pas sur un pécheur tel que toi.

 

Antoine, priant.

Ah ! Jésus ! Fils de Dieu, qui es Dieu, et Dieu comme le père, Dieu comme le Saint-Esprit ! ... vous êtes un ! ...

 

Le Diable.

Je suis plusieurs ! Je m'appelle légion.

 

Antoine.

Tu as envoyé ton fils...

 

Le Diable.

Un autre viendra !

 

Antoine.

... pour établir ton église !

 

Le Diable.

Il la renversera !

 

Le Diable, se posant derrière saint Antoine, lui crie dans les oreilles, si fortement qu'Antoine, à genoux, se courbe comme un roseau, tantôt tombant sur les poignets, puis se relevant, mais continuant toujours sa prière, tandis que le diable dit :

il naîtra dans Babylone et d'une vierge aussi, d'une vierge consacrée au Seigneur, qui aura forniqué avec son père. Il se fera circoncire parmi les juifs. Il rétablira le temple. Il convertira d'abord des proconsuls, des princes, des rois, l'empereur de Taprobane, la reine de Scythie et trois papes l'un après l'autre. Il enverra ses messagers sur toutes les routes, ses prophètes à toutes les nations, ses soldats contre toutes les villes.
Il sera beau. Les femmes délireront à cause de lui.
Il gorgera les foules. On s'endormira sur les portes, l'estomac plein jusqu'aux dents. Il assouvira la luxure du luxurieux, la cupidité de l'avarice, la convoitise de l'oeil, le ventre jaloux. Il exaltera les forts et il abaissera les humbles. Il tuera les fidèles avec l'épée, il les assommera avec des massues, il les broiera avec des pilons, et il brûlera toutes les églises comme des poulaillers pleins de vermine.
Les mulets de ses esclaves, sur des litières de laurier, mangeront la farine des pauvres dans la crèche de Jésus-Christ. Il établira des gladiateurs sur le calvaire et, à la place du Saint-Sépulcre, un lupanar de femmes nègres qui auront des anneaux dans le nez et qui crieront des mots affreux.
Il marchera sur la mer, il volera dans les airs, et il s'enfoncera sous la terre, tel qu'un poisson qui plonge. Il élèvera des tempêtes, il calmera les flots. Il fera fleurir les arbres morts, il desséchera les arbres en fleurs. Des diamants ruisselleront sur ses sandales, des parfums sortiront de son haleine. Partout où il portera les mains couleront des gouttes de sang, et il répondra : " je suis le Messie ! "

 

Antoine, priant.

Colombe du Saint-Esprit, fais passer sur ma face le rafraîchissement des vents célestes ! ... ah ! Coulez ! Coulez mes pleurs, et emportez mon âme dans le débordement continu de l'immense amour.

 

Le Diable.

Il appellera des magiciens de tous les pays. Il parlera tous les langages. Il connaîtra toutes les écritures. Ce sera comme si tout le monde était fou, et l'on se dira : « Qu'y a-t-il ? Qu'y a-t-il ? » - et quand il aura prêché la terre pendant deux ans plus cent quatre-vingt-trois jours, qu'il aura persécuté les fidèles devenus des apostats ou des martyrs, qu'il aura ruiné les Saints Lieux, ouvert tous les cachots, égorgé tous les prêtres, accaparé les multitudes ; qu'il possédera des royaumes, des trésors, des armées, le ciel enverra à la fois le prophète Elie et le prophète Enoch : il tuera Elie, il tuera Enoch ; et leurs crânes grattés avec des fers de lance serviront de boîte pour le fard et de cassolettes à parfum.

 

Antoine.

J'entends la voix du démon qui hurle autour de moi, mais avec ta force, ô Dieu puissant, je me rirai de ses fureurs. Je chanterai tes louanges durant l'épouvantement des tentations. Je suis comme un homme tombé à la mer et qui donne de grands coups de reins pour remonter dans la chaloupe. Accepte-moi ! Prends-moi ! Miséricore ! Miséricorde !

 

Le Diable.

Alors le rêve du mal s'épanouira comme une fleur de ténèbres, plus large que le soleil. Il y aura des enivrements de l'orgueil si âcres et si longs, et des joies de la luxure si frénétiques et des miasmes du néant si renversants, que les anges arracheront leurs ailes, le saint maudira sa vertu, le martyr se désolera de son supplice ; les élus pousseront des huées furieuses autour de Jésus-Christ. On le désertera dans son ciel, et l'enfer débordé s'étalera sur le monde.

 

Antoine continue à prier. L'orgueil, la tête basse, s'enfonce dans son manteau. La colère reste immobile. L'envie ferme les yeux. Toutes les filles du diable sont consternées. Mais il déploie sa grande aile verte et, la faisant tourner rapidement comme une fronde, il en frotte les lèvres des péchés, qui se ruent pêle-mêle autour de saint Antoine et hurlent effroyablement.

 

La Luxure.

Veux-tu des vierges blanches comme la lune ? Aimes-tu mieux des femmes couleur d'ambre, aux ricanements altiers et qui se tordront comme des vipères, dans les replis d'une lubricité inventive, plus féroce que la haine, et sérieuse comme une religion ? Tu sentiras contre tes flancs le froid métallique de leurs bracelets d'or, et ta chair bondir sous leurs baisers, ton âme se fondre à leurs prunelles, tout ton être se dissoudre dans les effluves d'un délire enragé.

 

La Colère.

Viens ! Viens ! Tu dégorgeras ton âme de la fureur qui l'étouffe, tu ne sais pas les plaisirs de l'assassinat, les voluptés qui vous prennent, quand on lève le couteau, et quelle joie vous ravage, quand il retombe et qu'il pénètre.

 

La Gourmandise.

Tu vas avoir tout de suite et pour toi seul des chairs rouges épicées, plus vaporeuses qu'un nuage, avec des boissons grasses à la glace, et des fruits d'une couleur palpitante, qui semblent vivre comme des bêtes. Tu en mangeras ! Tu en boiras ! Et continuellement, toujours, sans cesse, à en baver, à en crever !

 

L'Avarice.

Veux-tu des tas d'or, des palais, des peuples et des navires à voiles de pourpre, des bains de jaspe ? ... tu te rouleras sur les monceaux d'argent comme sur de la luzerne coupée, et tu entendras, au retentissement du métal, sonner dans ton coeur toutes les corruptions et les puissances.

 

Antoine.

Non ! Non ! J'aime mieux le retentissement de mon chapelet, le bois de mon crucifix et la terre dure de ma cabane !

 

L'Envie.

Tout ce que tu n'as pu atteindre, je le ravalerai pour ta satisfaction ! Tu verras les doctes confondus, les grands abaissés, les riches appauvris, et les belles femmes dédaigneuses que tu convoitais, pleurant sous la lanterne d'un lupanar, avec des matelots et des charretiers qui leur cracheront à la figure.

 

La Paresse.

Enfoui sous le sommeil, plonge-toi dans les béatitudes de l'inaction ! Ta pensée, comme un vautour hors d'haleine, ira de plus en plus rétrécissant son vol, pour s'abattre sur la terre. Tu savoureras l'immobilité du néant dans le bonheur de vivre, et tu arriveras à n'être plus qu'une sorte de palpitation, et comme une plante humaine.

 

La Science, triomphante.

Je t'apprendrai la place où des soleils apparaîtront, et la caverne au bord des flots, où pourrit la momie de Cléopâtre. Je ressusciterai les siècles, je t'ouvrirai la terre ; tu comprendras la nature et l'idée, le bien et le mal, et ton immense amour englobera, comme l'éther, l'universalité multiple de la création. Une soif du vrai, plus désintéressée que l'espoir du paradis, te poussera vers Dieu, et tu le sentiras grandir dans le développement de ta pensée, comme le firmament qui s'élargira sous l'envergure chaque jour plus vaste de ta contemplation.

 

L'Orgueil.

Il faut que tu te regardes comme le centre du mode. Tu seras chaste et tu seras fort, tout impassible et intelligent comme le Seigneur lui-même. Allons ! Lève la tête ! Pose-toi en face de Dieu ! Dédaigne tout ! Aucun triomphe ne vaut la joie d'en rire, et il y a quelque chose qui dépasse les sommets les plus hauts, c'est de les mépriser parce qu'ils se trouvent trop bas ! Nourris égoïstement ce plaisir farouche ! Gratte ta plaie ! Adore-toi !

 

Antoine.

Je m'abaisserai,Seigneur ! Je courberai dans la poussière mon front et mon orgueil. Je veux me tenir devant toi continuellement comme un bélier sur l'autel, comme un holocauste qui fume.

 

Alors Le Diable écarte d'un geste tous les péchés et,
s'avançant courbé vers saint Antoine :

Oui ! Repousse-les ! Elles sont vieilles et tu n'as plus besoin d'elles pour venir à moi ! Ne vois-tu pas quel désir du mal fait haleter les hommes à ma poursuite, depuis le commencement du monde ? Mais nous nous touchons, maintenant je les étreins. Le souffle que j'exhale est l'atmosphère de leurs pensées, et moi qui les perdais par le corps, je les perds par l'esprit. Un vertige nouveau pousse à l'abîme l'humanité rassasiée ! Entends-tu les civilisations pourries craquer dans les ténèbres, comme des palais qui s'écroulent ? Les dieux sont morts, Babel recommence ! Le mal enfin triomphe, et, par toutes les voix, il entonne, dans l'immensité vaincue, l'hosanna formidable de son apothéose ! ... veux-tu qu'il passe en toi ? ... veux-tu te repaître de sa beauté infinie ? ... veux-tu devenir le Diable ?

 

Antoine, priant.

Ah ! Miséricorde ! Miséricorde ! Béni ton nom ! Bénies tes oeuvres et que bénie soit ta colère ! Je ne cherche pas à te comprendre, mais à t'aimer ; je ne désire pas vivre, je ne veux pas mourir. O sainte vierge ! O Jésus ! O Saint-Esprit. Miséricorde ! Miséricorde !

 

Alors le ciel se déchire, et des nuages se repliant sur eux-mêmes largement, découvrent le soleil qui apparaît au milieu, un immense soleil couleur d'or avec de grands rayons obliques et qui passent, entre les bouffissures des nuées, comme les cordons d'un tabernacle entrouvert. Il frappe en plein le visage de saint Antoine. Le Diable baisse la tête ; les péchés, livides et tout en sueur, râlent d'épuisement.

 

Le Cochon, se réjouissant.

Ah ! Quel bon soleil ! J'avais si peur dans la nuit !

 

Le Diable, d'une voix forte.

L'heure a sonné ! Il nous faut partir !

La Mort remonte à cheval ; les Péchés ont disparu.

 

Antoine lève les bras au ciel ;
les larmes coulent de ses yeux ; il s'écrie :

Ah ! Merci ! Merci, Seigneur !

 

Le Diable se retourne d'un bond et lui dit :

Qu'importe ? Puisque les péchés sont dans ton coeur, et que la désolation roule dans ta tête ! ... serre ton cilice, jeûne, déchire-toi, ravale-toi ! Cherche les paroles les plus saintes, les pénitences les plus dures, et tu sentiras courir dans ta chair meurtrie des effluves de volupté. Ton estomac vide appellera les festins, et les mots de la prière se changeront sur ta bouche en exclamations de désespoir. La satisfaction de tes mérites te gonflera d'orgueil, la fatigue de ta vertu te sifflera l'envie ! Quand la concupiscence des choses t'aura quitté, alors arriveront les convoitises de l'esprit, et tu battras avec ta tête les pierres de l'autel, tu baiseras ta croix, mais la flamme de ton coeur n'échauffera point son métal ! Tu chercheras un couteau : je reviendrai, je reviendrai ! ...

 

Antoine, priant.

Comme il te plaira, Seigneur !

 

Le Diable en riant, s'éloigne.

Hah ! Hah ! Hah !

 

Antoine, priant.

Fais que je t'aime !

 

Le Diable.

Hah ! Hah ! Hah !

 

Antoine.

Oh ! Jésus ! Oh ! Doux Jésus !

 

Le Diable.

Hah ! Hah ! Hah !

 

Antoine.

Miséricorde ! Miséricorde !

 

Le Diable.

Hah ! Hah ! Hah !

 

Antoine.

Oh ! Jésus, Jésus !

 

Le Diable.

Hah ! Hah ! Hah !

Le rire du diable se répète dans l'éloignement et saint Antoine continue à prier.

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