La Tentation de Saint-Antoine

version de 1856

(9)

Le Diable se pince la lèvre,
puis il se frappe le front,
bondit sur saint Antoine, et,
l'entraînant au fond de la scène, s'écrie :

Tiens ! Regarde !

 

Alors on entend une grande clameur, et l'on voit à l'horizon passer des formes confuses, plus insaisissables que des fumées, puis des pierres, des peaux de bêtes, des fragments de métal, des morceaux de bois, et un grand arbre touffu qui marche tout droit sur ses racines : un bracelet d'or entoure son tronc rugueux. Des chapelets, des coquilles et des médailles sont suspendus à ses rameaux. Des peuples, au front déprimé, se traînent sur les genoux en lui envoyant des baisers. La Mort lève le bras et, d'un coup de fouet, frappe le grand arbre : il disparaît. Puis, sur des traîneaux qui glissent, passent

 

Des Idoles

noires, blanches, vertes, violettes, faites de bois, d'argent, de cuivre, de pierre, de marbre, de paille et d'argile, d'ardoises et d'écailles de poisson. Elles ont de gros yeux, de grosses narines, des étendards fichés dans le ventre, des bras qui traînent, des phallus monstrueux leur dépassant la tête. Le jus des viandes coule dans leurs barbes, elles suintent l'huile des sacrifices, et, de leurs lèvres entrouvertes, s'échappent des tourbillons d'encens.
Elles bégaient comme si elles voulaient parler :

Bâ, -bâ, -bâ, -bâ !

 

La Mort, les frappant.

A d'autres !

 

Alors arrivent à la fois les cinq idoles d'avant le déluge : Sawa à figure de femme, Yaghüth à figure de lièvre, Yauk à figure de cheval, Nasr à figure d'aigle, Waad à figure d'homme, ruisselantes d'eau de mer et avec des varechs comme des chevelures qui leur ont poussé sur la tête. La Mort fait claquer son fouet : elles s'abattent.
Passent ensuite la grande idole de Sérandib toute couverte d'escarboucles ; elle a des nids d'hirondelles dans les trous de ses yeux. Puis l'idole de Soumenat, de quatre cents palmes de hauteur, toute en fer, et qui se tenait suspendue à des murs d'aimant. Sa taille trop haute se renversant craque et se brise d'elle-même. Puis une idole nègre qui, sous un feuillage d'or, sourit d'un air stupide. Posée sur le pied gauche, dans l'attitude d'un homme qui danse, elle porte à son cou un collier de fleurs rouges et elle souffle toujours la même note dans un bambou creux. Puis l'idole bleue de la Bactriane incrustée de nacre...

Plus vite ! Plus vite !

Puis l'idole de Tartarie, statue d'homme en agate verte, qui dans sa main d'argent tient sept flèches sans plumes.

Allons donc !

Puis les trois cent soixante idoles des Arabes, correspondant aux jours de l'année, qui vont grandissant de taille et diminuant.

Passez ! Passez !

Puis l'idole des Gangarides, en maroquin jaune, assise sur ses jambes, la tête rase, le doigt levé. Elle se déchire en pièces sous les coups de la Mort, et l'étoupe de ses membres voltige de tous côtés. Secouant dans ses mains les longues guides d'or qui retiennent ses soixante-trois chevaux à crinière blanche, assis sur un trône de cristal et sous un pavillon de perles à franges de saphir, arrive le Gange, traînant dans un chariot d'ivoire tous ses dieux. Il a une tête de taureau avec des cornes de bélier et sa robe claire disparaît sous des fleurs de pipalas. Les franges du pavillon s'entrechoquent, les crinières des chevaux frissonnent et l'immense char, supporté par deux roues, bascule tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.
Il est plein ; les dieux l'encombrent : dieux à plusieurs têtes, à plusieurs bras, à plusieurs pieds, rayonnants d'auréoles, et qui semblent engourdis dans des abstractions éternelles. Des serpents s'enroulent à leurs corps, passant entre leurs cuisses, et, se dressant, puis se courbant, s'inclinent au-dessus d'eux, comme des berceaux de couleur. Ils sont assis sur des vaches, sur des tigres, sur des perroquets, sur des gazelles, sur des trônes à triples étages. Leurs trompes d'éléphants se balancent comme des encensoirs, leurs yeux scintillent comme des étoiles, leurs dents bruissent comme des glaives.
Ils portent, dans les mains, des roues de feu qui tournoient, des triangles sur la poitrine, des têtes de mort autour du cou, des palmes vertes sur les épaules. Ils pincent des harpes, chantent des hymnes, crachent des flammes, respirent des fleurs. Des plantes descendent de leur nez, des jets d'eau jaillissent de leurs têtes.
Des déesses couronnées de tiares allaitent des dieux qui vagissent à leurs mamelles, rondes comme des mondes ; et d'autres, suçant l'ongle de leur pied, s'enveloppent dans les voiles clairs qui réfléchissent, sur leur surface, la forme confuse des créations.
La Mort fait claquer son fouet : le Gange lâche les guides, les dieux pâlissent. Ils s'accrochent les uns contre les autres, ils se mordent les bras, leurs saphirs se brisent, leurs lotus se fanent. Une déesse qui portait trois oeufs dans son tablier les casse par terre.
Ceux qui avaient plusieurs têtes se les tranchent avec leurs épées ; ceux qui étaient entourés de serpents s'étranglent dans leurs anneaux ; ceux qui buvaient dans des tasses les jettent par-dessus leurs épaules. Ils pleurent, ils se cachent la face dans les tapis de leurs sièges.

Antoine s'avance en haletant.

Pourquoi cela ? Pourquoi donc ?

 

Les Dieux Du Gange.

Gange aux vastes rives, où vas-tu, que tu nous entraînes comme des brins d'herbe ?
L'éléphant a tremblé sur ses genoux, la tortue a rentré ses membres, et le serpent a lâché le bout de sa queue, qu'il tenait dans sa gueule.
Remonte vers ta source ! Au delà des demeures du soleil, après la lune, derrière la mer de lait, nous voulons boire encore l'enivrement de nos immortalités, au son des luths, dans les bras de nos épouses.
Mais tu coules toujours, tu coules toujours, Gange aux vastes rives !

 

Un Dieu tout couvert d'yeux,
noir et monté sur un éléphant à trois trompes.

Qui donc a fait cent fois le sacrifice du cheval, pour me déposséder de mon empire ? Où êtes-vous, mes crépuscules jumeaux qui trottiez sur vos ânes ? Où es-tu, feu monté sur le bélier d'azur aux cornes rouges ? Où es-tu donc, aurore au front vermeil qui retirais à toi le nuage sombre de la nuit, comme une danseuse qui s'avance, la robe retroussée sur son genou ?
Je brillais d'en haut, j'éclairais les carnages, j'effaçais les pâleurs. Mais c'est fini, maintenant ! La grande âme tout essoufflée va mourir, comme une gazelle qui a trop couru.

 

Une Déesse debout sur un globe d'argent,
coiffée de fleurs d'où sortent des rayons,
et revêtue d'une écharpe où sont peints des animaux.
Un collier de diamants, qui fait trois tours à son col,
passe sur ses poignets et se rattache à ses talons.
De ses seins cerclés de bracelets d'or, il jaillit du lait.

De prairies en prairies, de sphères en sphères, de cieux en cieux, j'ai fui. Je suis pourtant la richesse des âmes, la sève des arbres, la couleur du lotus, le flot tiède, l'épi mur, la déesse aux longs sourires, qui bâille dans la gueule des vaches et se baigne dans la rosée.
Ah ! J'ai trop cueilli de fleurs, ma tête est étourdie.

Son voile s'envole. Elle court après.

Saint Antoine a passé le bras pour le saisir, mais apparaît

Un Dieu tout bleu, à tête de sanglier,
avec des boucles d'oreilles et tenant
dans ses quatre mains un lotus, une conque,
un cercle et un sceptre.

J'ai remis à flot la montagne noyée et, sur mon dos de tortue, j'ai porté le monde. De mes défenses j'ai éventré le géant. Je suis devenu lion, je suis devenu nain. J'ai été brahmane, guerrier, laboureur. Avec un soc de charrue, j'ai exterminé un monstre à mille bras, j'ai fait beaucoup de choses, des choses difficiles, prodigieuses ! Les créations passaient, moi je durais, et comme l'océan qui reçoit tous les fleuves, sans en devenir plus gros, j'absorbais les siècles. Qu'est-ce-donc ? ... tout chancelle... où suis-je ? Qui suis-je ? Faut-il prendre ma tête de serpent ?

Il lui pousse une tête de serpent.

Ah ! Plutôt la queue de poisson qui battait les flots !

Il lui pousse une queue de poisson.

Si j'avais la figure du solitaire ?

Il se change en solitaire.

Eh non ! C'est la crinière du cheval qu'il me faut !

Il lui pousse une crinière de cheval.

Hennissons ! Levons le pied ! ... oh ! Le lion !

Il devient lion.

Oh ! Mes défenses !

Il lui sort des défenses de la bouche.

Toutes mes formes tourbillonnent et s'échappent, comme si j'allais vomir la digestion de mes existences. Des âges arrivent. Je grelotte comme dans la fièvre.

Antoine ouvre la bouche pour parler. Mais arrive

Un Dieu plus grand que tous les autres,
magnifique, vêtu de robes étincelantes,
monté sur un cygne, avec quatre figures à mentons
barbus et tenant dans ses mains un collier où sont passées des sphères.

Je suis la terre ! Je suis l'eau ! Je suis le feu ! Je suis l'air ! Je suis l'intelligence, la conscience, la création, la dissolution, la cause, l'effet : invocation dans les livres, profondeur dans l'océan, vastitude dans le ciel, force du fort, pureté du pur, sainteté du saint !

Il s'arrête essoufflé.

Bon ! Excellent ! Très-haut ! Le sacrifice ! L'aromate ! Le prêtre et la victime ; le protecteur, le réconforteur ! Le créateur ! ...

Il respire encore une fois.

... la pluie qui fait du bien, la bouse de vache, le fil du collier, l'asile, l'ami, la place où les choses doivent être ; la semence inépuisable, éternelle, toujours renouvelée ! Sorti à la fin de l'oeuf d'or, comme le foetus de sa membrane, je...

Il disparaît sans avoir le temps de finir sa phrase.

 

Un Dieu Noir avec un oeil sur le front,
un lotus à son cou et un triangle sous les pieds.
Il a l'air triste.

Multiplier les Formes par elles-mêmes, ce n'est pas produire l'Etre ! Quand je creuserais éternellement les puits de la pagode, quand j'élèverais continuellement les escaliers de la tour, à quoi bon ? C'est donc inutile, tout ce que j'ai souffert ! Les agonies de mes morts, les travaux de mes existences ! Tant de sueurs ! Tant de combats ! Tant de victoires ! ...
O nourrice, qui t'épouvantais jadis en contemplant dans ma bouche les formes de l'univers resplendissantes comme des rangées de dents, tu ne sais pas qu'à cette heure mes gencives silencieuses se renvoient de l'une à l'autre le vide qu'elles mâchent !
Au milieu de la forêt, le religieux, qui contemple le soleil, prie de toute son âme ! Il s'est retiré du monde ! Il se retire de lui-même, il se dégage. Sa pensée le transporte où il veut, il voit à toute distance, il entend tous les sons, il prend toutes les formes, mais... s'il n'en rendait aucune ? ... s'il allait se dépouiller de toutes ? ... oui... à force d'austérités, s'il finissait...

Avec la mine de quelqu'un d'effrayé :

Oh ! !

Et le char disparaît, en claquant de l'essieu, tel qu'une voiture usée.

 

Antoine mélancoliquement.

Plus rien ! ... c'étaient des dieux, pourtant !

 

Mais en voici d'autres qui s'avancent, couverts de peaux à long poil. Ils soufflent entre leurs doigts et leurs nez sont bleus.

 

Les Dieux Du Nord.

Le soleil fuit ! Il court comme s'il avait peur, il se ferme comme l'oeil fatigué d'une vieille fileuse.
Nous avons froid, nos peaux d'ours sont lourdes de neige et le bout de nos pieds passe par les trous de nos chaussures.
Jadis nous étions dans nos grandes salles où les bûches flambaient, près des tables longues couvertes de quartiers de viande et de couteaux à manche ciselé.
Il faisait bon, nous buvions de la bière. Nous nous racontions nos vieux combats. Les coupes de corne entre-choquaient leurs cercles d'or, et nos cris montaient comme des marteaux de fer que l'on eût lancés contre la voûte.
Elle était cannelée de bois de lances, la large voûte ! Les glaives suspendus nous éclairaient pendant la nuit, et nos boucliers du haut en bas s'étalaient sur les murs.
Nous mangions le foie de la baleine, dans des plats de cuivre qui avaient été battus par des géants. Nous jouions à la balle avec des rocs ; nous écoutions chanter les sorciers captifs qui s'appuyaient en pleurant sur leurs harpes de pierre, et nous rentrions dans nos lits, le matin seulement, lorsque la brise, tout à coup, entrait dans la salle échauffée.
Il a fallu partir, pourtant ! Il y eut alors des sanglots ! Nous avions le coeur gonflé, comme la mer quand bat le plein de la marée.
Sur la lande où picore la corneille, nous avons trouvé les pommes dont se nourrissaient les dieux quand ils se sentaient vieillir ; elles étaient noires de pourriture et s'écrasaient à la pluie. Dans la forêt profonde, près du hêtre éternel, nous avons vu les quatre daims qui tournent en mordant son feuillage. L'écorce était rongée et les bêtes assouvies ruminaient debout, en battant du pied. Au bord de la plage, où se brisent les glaçons blancs, nous avons rencontré le vaisseau construit avec les ongles des cadavres : il était vide, et alors a chanté le coq noir qui se tenait au fond de la terre, dans les salles de la Mort.
Nous sommes las, nous avons froid et nous trébuchons sur la glace. Le loup qui court derrière nous va dévorer la lune.
Nous n'avons plus les grandes prairies où il y avait des haltes pour reprendre haleine dans la bataille. Nous n'avons plus les navires à plaques d'or, les longs navires bleus dont la proue coupait les monts de glace, quand nous cherchions, sur l'océan, les génies cachés qui bramaient dans les tempêtes. Nous n'avons plus les patins pointus avec lesquels nous faisions le tour des pôles, en portant, au bout des bras, le firmament entier qui tournait avec nous...

Ils disparaissent dans un tourbillon de neige.

Antoine sent peu de sympathie pour les dieux du nord, trop brutaux et trop étroits.

 

Le Diable.

Oui ! Ils ne s'occupaient qu'à boire, comme de bons vivants. En voilà un plus moral : il vient de la Perse !

 

On voit venir un vieillard qui marche à pas lents, les yeux fermés, le corps enveloppé dans de vastes draperies, et une barbe blanche lui descend jusqu'au ventre. Au-dessus de sa tête, se tient en l'air une petite figure semblable à lui et dont la partie inférieure se perd dans un plumage épais.

Le Vieillard ouvre les yeux et la petite figure étend les ailes.

Enfin ! Les douze mille ans sont accomplis ! C'est donc le jour ! Le grand jour ! Merci, ô Ferver immortel, qui laissais tomber dans mon intelligence les rayons merveilleux de tes pupilles d'émeraude ! Tu vas grandir, n'est-ce pas ? Et nous allons nous baigner ensemble dans les profondeurs du verbe !

Il tend l'oreille, il regarde.

Mais quoi ! Je n'entends pas tomber la pluie d'eau noire ! Les corps ranimés ne se relèvent point de leurs tombeaux !

Il appelle.

Kaiomors ! Meschia ! Meschiané !

Silence.

Mes trois fils ne sont donc pas venus ?

 

Le Diable.

Non !

 

Zoroastre, en sursaut.

Ah ! C'est toi, Arihmane !

 

Le Diable.

Oui ! C'est moi ! L'ouragan a soufflé sur ton feu, ô Zoroastre ! Et tes mages décoiffés y chauffent leurs pieds nus, en crachant dans les cendres.

 

La Mort allonge un coup de fouet au Ferver qui s'enfuit à tire d'aile, en poussant des cris, comme une caille blessée.

Zoroastre s'en va la tête basse,
à pas saccadés, et en marmottant :

C'était beau, pourtant ! J'avais séparé Dieu en deux parties distinctes : le Bien était d'un côté, le Mal de l'autre.

 

Le Diable.

Assez ! Va-t'en !

 

Zoroastre.

J'avais cerclé la vie dans un ordre sacerdotal : tout se superposait.

 

Le Diable.

C'est fini ! Retourne dans ta caverne !

 

Zoroastre.

J'avais enseigné la manière de faire les labours, le nombre des morceaux de tamarin, la forme des soucoupes.

 

La Mort.

Passe ! Passe !

 

Zoroastre.

Il y avait des prières pour le lever, pour le coucher, pour les insomnies.

La mort lui souffle dans le dos et ses vêtements, qui se bouffissent comme une voile, le poussent en avant. Il continue :

Amenez le chien pour qu'il regarde les agonisants ! Il faut se réjouir quand on voit le hérisson. La manière licite d'éteindre la lumière est de faire du vent avec sa main. On rince trois fois le vêtement des morts. C'est du bras gauche seulement qu'il faut tenir les branches de grenadier...

Sa voix s'éteint dans une espèce de bredouillement stupide. Des beuglements se rapprochent : un boeuf paraît, noir, avec les poils de la queue doubles, un triangle blanc sur le front et la marque d'un aigle sur le dos. Sa housse de pourpre est déchirée, il boite de la cuisse gauche.

 

Apis.

Où sont mes prêtres chaussés de byblos, qui brossaient mon poil, en chantant, sur un air lent, des paroles sacrées ?

 

Antoine, riant.

Ah ! Ah ! Quelle sottise !

 

Le Diable.

C'est un dieu qui pleure ! écoute !

 

Apis.

Du côté de la Lybie, j'ai vu le Sphinx qui fuyait : il galopait comme un chacal. Les crocodiles ont laissé tomber au fond des lacs les pendants d'oreilles qu'ils portaient à la gueule. Les dieux à tête d'épervier ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux, et le ciel bleu passe tout seul sous la porte peinte des temples vides.
Où irai-je ? J'ai brouté l'Egypte jusqu'au dernier brin d'herbe. Je me traîne au bord du fleuve, je souffre de plus en plus à la blessure que m'a faite Cambyse. Les filles des pharaons se faisaient ensépulturer dans des coffres taillés à mon image, et Sérapis ne s'ouvrait que pour recevoir ma momie. Mais, quand un rayon de soleil avait fécondé la génisse, on accourait me prendre dans mon herbage. Des processions me conduisaient, les castagnettes sonnaient dans les blés, le cistre grinçait sur les bateaux ; et du désert, du rivage, de la plaine et des montagnes, l'Egypte accourant se prosternait autour de moi. J'étais Oiris ! J'étais dieu ! J'étais le démiurge apparu, l'âme incarnée, le grand-tout qui se faisait visible, pacifique et beau !

Il s'arrête, en reniflant.

Qu'est-ce donc ? Je vois des hommes rouges qui apportent des charbons, avec des couteaux, et qui retroussent leurs bras !

 

Le Diable.

Bel Epahus, ils t'égorgeront, ils te dévoreront, te tanneront et l'on battra les esclaves avec tes jarrets desséchés.

Apis s'en va tout en boitant et en mugissant.

 

Antoine, regardant le diable.

Eh bien ?

 

Le Diable se tait ; mais alors paraissent à la file l'un de l'autre, et se suivant immédiatement, comme les personnages d'une frise, trois couples de dieux, Uranus avec la terre, Saturne avec Rhéa, Jupiter avec Junon.

 

Antoine, étonné, reprend :

Encore !

 

Le Diable.

Oui, toujours !

 

Uranus couronné d'étoiles pâlissantes.
Il traîne la terre par la main et laisse couler,
de dessous lui, des gouttes de sang.

Fuyons ! Quelque chose a rompu le fil qui liait les destinées des hommes aux mouvements des astres. Saturne m'a mutilé, et la figure de Dieu n'apparaît plus dans le disque du soleil.

 

La Terre en cheveux blancs, suivant Uranus.

J'avais des forêts mystérieuses, j'avais des océans démesurés, j'avais des montagnes inaccessibles. Dans les eaux noires, vivaient des bêtes dangereuses, et l'haleine des marécages se balançait sur ma figure, comme un voile sombre.
Terrible d'énergies, enivrante de parfums, éblouissante de couleurs, immense ! Ah ! J'étais belle quand je sortis toute échevelée de la couche du chaos !
L'homme alors pâlissait au bruit de mes abîmes, à la voix des animaux, aux éclipses de la lune. Il se roulait sur mes fleurs ! Il grimpait dans mes feuillages ! Il ramassait sur les grèves les perles blondes et les coquilles contournées. A la fois Nature et Dieu, principe et but, j'étais infinie pour lui, et son Olympe ne dépassait point la hauteur de mes montagnes.
Il a grandi, ô Uranus ! Et, comme tu faisais autrefois des cyclopes mes fils, que tu emprisonnais dans mes entrailles, maintenant il creuse mes pierres pour y placer ses rêves et marquer plus de désespoir.

 

Saturne l'air farouche, la poitrine et les bras nus,
la tête à demi couverte par son manteau
et tenant à sa main sa harpe recourbée.

De mon temps, le regard de l'homme était pacifique comme celui des boeufs. Il riait d'un gros rire et dormait d'un sommeil lourd.
Contre le mur d'argile, sous le toit de branchage, le porc se fumait lentement au feu clair des feuilles sèches, ramassées quand arrivent les grues. La marmite bouillait pleine de mauves et d'asphodèles. L'enfant inepte croissait près de sa mère. Sans chemins et sans désirs, les familles isolées vivaient en paix dans des campagnes profondes, le laboureur ne sachant pas qu'il y eût des mers, ni le pêcheur des plaines, ni l'observateur des rites d'autres dieux.
Mais, quand fleurissait le chardon pointu et que la cigale ouvrait ses ailes dans les blés jaunes, on tirait du grenier les gâteaux de fromages, on buvait du vin noir, on s'asseyait sous les frênes. Les coeurs chauffés par Sirius battaient plus fort, le seuil des cabanes exhalait l'odeur du bouc, et la fille rustique clignait des yeux, en passant près des buissons.
Age qui ne reviendra plus, alors qu'attachée tout entière à la réalité du sol, la vie humaine, ainsi que l'ombre d'un cadran, faisait sans jamais dévier le tour de ce point fixe !
Puisque j'avais détrôné Uranus, pourquoi donc Jupiter est-il venu ? ...

 

Rhéa.

C'est moi qui t'ai trompé, dieu dévorateur ! Je me rongeais de tristesse à produire continuellement pour une irrassasiable destruction. Ah ! Que j'ai ri, quand je t'a vu avaler la pierre emmaillotée sous ses bandelettes ! Mais tu ne t'apercevais de rien ! Tu dévorais tout !

La Mort fait claquer son fouet.

 

Saturne se drape dans son manteau.

Ah ! Retournons dans l'érèbe, ô ma vieille épouse ! Le temps est passé des joies de l'esclave, et l'on ne déliera plus mes cordons de laine !

 

Jupiter Olympien tenant dans ses mains une coupe vide.
Devant lui, marche son aigle engourdi :
il a le dessous des ailes rouge comme s'il était rongé de vermine ;
il ramasse par terre, avec son bec,
les plumes qui lui tombent du corps.
Jupiter regarde le fond de sa coupe.

Plus rien, pas une goutte !

Il la penche sur l'ongle de son doigt, jette un long soupir et reprend :

Quand l'ambroisie défaille, les immortels s'en vont. Père des dieux, des rois et des hommes, je gouvernais l'éther, les intelligences et les empires. Au froncement de mes sourcils, le ciel tremblait. Je lançais la foudre, j'assemblais les nuées !
Parmi tous les dieux, sur un trône d'or, au haut de l'Olympe, assis et, d'un oeil ouvert, surveillant chaque chose, je regardais passer les heures, filles à la taille égale que le plaisir et la peine rendent pour les mortels si longues ou si petites ; Apollon qui courait dans son char, secouant au vent des planètes sa chevelure bouclée ; les fleuves sur le coude épanchant leurs urnes, Vulcain battant ses métaux, Cérès sciant ses blés, et Poséidon agité, qui, de son manteau bleu, entourait la terre retentissante.
Les nuages s'élevant apportaient jusqu'à moi le parfum des sacrifices. Avec le chant des hymnes, la fumée montait dans le feuillage du laurier, et la poitrine du prêtre, se dilatant au rythme, exhalait grande ouverte la placide harmonie du peuple des hellènes. Un soleil chaud brillait sur le frontispice de mes temples blancs, forêt de colonnes où, comme une brise de l'Olympe, circulait un souffle sublime.
Les tribus éparses autour de moi faisaient un peuple. Toutes les races royales me comptaient pour leur aïeul et tous les maîtres de maison étaient autant de Jupiters à leur foyer. On m'adorait sous tous les noms, depuis le scarabée jusqu'au porte-foudre ! J'avais passé par bien des formes, j'avais eu beaucoup d'amours. Taureau, cygne, pluie d'or, j'avais visité la nature, et, se pénétrant de moi, elle se mettait à devenir divine, sans que je cessasse d'être dieu... ô Phidias, tu m'avais créé si beau que ceux qui mouraient sans m'avoir vu se croyaient maudits ; tu avais pris, pour me faire, des matières exquises : l'or, le cèdre, l'ivoire, l'ébène, les pierreries, richesses qui disparaissaient dans la beauté, comme les éléments d'une nature dans la splendeur d'un ensemble. Par ma poitrine respirait la vie. J'avais la victoire sur la main, la pensée dans les yeux, et, des deux côtés de ma tête, retombait ma chevelure comme la végétation libre de ce monde idéal. J'étais si grand que je frôlais mon crâne aux poutres de la toiture... ah ! Fils de Charmidès, l'humanité, n'est-ce pas ? Ne pouvait monter plus haut ! Dans la barrière bleue de Panoenus tu as enfermé pour toujours son plus sublime effort, et c'est aux dieux maintenant à descendre vers elle.
J'en vois venir qui sont pâles pour satisfaire la douleur des peuples ennuyés. Ils arrivent des pays malsains, couverts de haillons et poussant des sanglots. Moi je ne suis pas, comme eux, né pour vivre sous des ciels froids, avec des langues barbares, en des temples sans statues. Attaché par les pieds au sol antique, je m'y dessécherai sans en sortir. Je n'ai même point bougé, quand l'empereur Caïus voulait m'avoir, et les architectes entendirent éclater, dans mon socle, un grand rire, aux efforts qu'ils faisaient.
Tout entier pourtant, je ne descendrai pas dans le Tartare. Quelque chose de moi restera sur la terre. Ceux en effet que pénètre l'idée, qui comprennent l'ordre et chérissent le grand, ceux-là, de quelque dieu qu'ils descendent, seront toujours les fils de Jupiter.

 

Junon la couronne en tête, avec des bottines
d'or à pointes recourbées, couverte d'un voile
semé d'étoiles d'argent, portant une grenade
dans une main et de l'autre un sceptre surmonté d'un coucou.

Où vas-tu ? Arrêt-toi ! Qu'y a-t-il donc ? Encore un amour, sans doute ? Insensé qui perd sa force et qui ne sait pas que les mortels s'enflent d'orgueil, à découvrir chaque matin, sur leur oreiller, lls cheveux de Jupiter !
Notre vie pourtant était si douce, dans l'équilibre obligé de nos discordes et de nos amours. Diverse et magnifique, elle demeurait immuable comme la terre, avec ses océans en mouvement et ses plaines immobiles. Oh ! Reviens ! Fils de Saturne ! Nous nous coucherons sur l'Ida, et, cachés par les nuages, au sein d'une atmosphère vermeille, de mes bras blancs j'entourerai ton cou, je sourirai sous toi ; je passerai mes doigts dans les boucles de ta barbe et je réjouirai ton coeur, ô père des dieux. Ai-je perdu ma chevelure brune, mes grands yeux, mon cothurne d'or ? N'est-ce pas pour te plaire, que chaque année je refais ma virginité dans la fontaine Canathus ? Ne suis-je plus belle ? Me trouverait-il vieille ?
Quoi ? Plus de bruit ! Je vais, je viens, je cours dans l'Olympe. Tous sont endormis. écho même semble mort !

Elle crie :

Oui, oui ! ... au pied de mes images, mes couronnes d'astérion s'effeuillent. La main de la Ménade a déchiré mon voile en pièces, les cent boeufs d'Argos ont perdu leurs guirlandes et, telle qu'une harangère des ports, ma prêtresse oublieuse se gorge de poissons frits. ô vertu de la pudeur, voilà la courtisane aux joues fardées qui touche à mes autels !

 

Minerve avec son grand casque flanqué du sphinx,
l'égide aux cailles d'or, et couverte d'un peplos
qui lui descend jusqu'aux pieds.
Elle marche, en se tenant le front dans la main.

Je chancelle ! Je n'ai pas dansé pourtant, je n'ai point aimé, je n'ai point bu. Quand les muses chantaient, quand Bacchus s'enivrait, quand Vénus, avec tous les dieux, s'abandonnait aux amours, régulatrice travailleuse je restais seule à ma tâche : je méditais les lois, je préparais la victoire, j'étudiais les plantes, les pays, les âmes ; j'allais partout, visitant les héros, j'étais la prévoyance, l'invincible lumière, l'énergie même du grand Zeus.
De quel rivage souffle ce vent qui me trouble la tête ? Dans quel bain de magicienne a-t-on plongé mon corps ? Sont-ce les sucs de Médée, ou les onguents de Circé la lascive ? Mon coeur défaille, je vais mourir.

 

Mars très pâle.

J'ai peur comme un esclave en fuite, je me cache dans les ravins. Pour mieux courir, j'ai défait ma cuirasse, j'ai retiré mes jambars, j'ai jeté mon épée, j'ai abandonné ma lance.

Il se regarde les mains.

N'ai-je plus de sang dans les veines, que mes mains sont si blanches ? Ah ! Comme je bouffissais mes joues dans les trompettes d'airain ! Comme je pressais entre mes cuisses nerveuses mes étalons à large croupe ! Les panaches rouges, se tordant, brillaient au soleil ; les rois, la tête haute, s'avançaient hors des tentes et les deux armées faisaient un grand cercle pour les voir.
Je pense à Théro ma nourrice, à Bellone ma compagne, à mes saliens qui dansaient d'un pas lourd, en frappant sur leurs boucliers, et je me sens plus triste que ce soir de ma jeunesse, où, blessé par Diomède, je suis remonté dans l'Olympe me plaindre à Jupiter.

 

Cérès assise dans un char,
dont les moyeux sont deux ailes de cygne qui battent l'air ;
le char s'arrête et le flambeau,
que la déesse porte à la main, s'éteint.

Oui, arrête-toi ! Puisque Neptune a cessé de me poursuivre ! Puisque j'ai parcouru la terre entière ! Ne va pas plus loin, arrête-toi !

Elle prend de dessous elle une serviette d'or et s'en essuie les yeux.

Hélas ! Hélas ! Je ne verrai plus Proserpine resplendissante qui s'ébattait dans les pousses vertes ! Elle est descendue chez Pluton et n'en sortira pas.
Femmes des athéniens qui portez des cigales d'or dans vos chevelures, vous qui emmaillotez vos enfants avec la robe usée des mystères, qui couchez sur la sarriette sauvage et qui mangez de l'ail pour dissiper la vapeur des parfums, sortant un soir d'automne par la porte sacrée, derrière le char qui traîne la corbeille, toutes en rang, la tête basse et les pieds nus, vous ne recevrez plus l'injure obscène des gens qui vous attendent sur le pont du Céphise !

 

Neptune empêtré, comme à Elis,
dans trois robes, l'une par-dessus l'autre.
Il manque de tomber à tous les pas et s'appuie sur son trident.

Qu'est-ce donc ? Je ne puis ni m'étendre sur le rivage, ni courir dans les plaines. On m'a serré les côtes avec des digues, et mes dauphins jusqu'au dernier se sont pourris au fond des eaux. Autrefois j'envahissais la campagne, je faisais trembler la terre, j'étais le mugissant, l'inondateur, et la fortune s'invoquait dans tous mes sacrifices. Des monstres couronnés de vipères jappaient incessamment sur mes récifs pointus. On ne passait par les détroits, on faisait naufrage en doublant les îles.
Heureux celui qui pouvait un jour tirer sur la grève sa galère désarmée, revoir ses vieux parents et suspendre au sec, dans le foyer domestique, le gouvernail de ses voyages !

 

La Mort.

Passe ! Passe !

 

Hercule ruisselant de sueur, haletant.
Il dépose sa massue et s'essuie la figure
avec sa peau de lion, dont la gueule lui pend sur l'épaule.

Ah !

Il reste d'abord sans pouvoir parler, tant il est hors d'haleine.

On dit que j'ai accompli douze travaux ! J'en ai accompli cent, cent mille ! Que sais-je ?
J'ai d'abord étranglé deux énormes serpents qui s'enroulaient à mon berceau. J'ai dompté le taureau de Crète, les centaures, les cercopes et les amazones, j'ai fait mourir Busiris, j'ai étouffé le lion de Némée, j'ai coupé les têtes de l'hydre. J'ai tué Théodomus et Lacynus, Lycus roi de Thèbes, Euripide roi de Cos, Nélée roi de Pise, Euryle roi d'Oechalie. J'ai cassé la corne d'Achéloüs qui était un grand fleuve. J'ai tué Géryon qui avait trois corps, et Cacus, fils de Vulcain.
Est-ce tout ? Oh non ! J'ai abattu le vautour de Prométhée, j'ai lié Cerbère avec une chaîne, j'ai nettoyé les étables d'Augias ; j'ai séparé les montagnes de Calpé et d'Abyla, rien qu'en les prenant par leurs sommets, comme un homme qui écarte avec ses deux mains les éclats d'une bûche.
J'ai voyagé. J'ai été dans l'Inde, j'ai parcouru les gaules. J'ai traversé le désert où l'on a soif.
Les pays esclaves, je les délivrais ; les pays inhabités, je les peuplais ; et plus je vieillissais, plus s'accroissait ma force : je tuais mes amis en jouant avec eux, je rompais les sièges en m'asseyant dessus, je démolissais les temples en passant sous leurs portiques. J'avais en moi une fureur continuelle qui débordait à gros bouillons, comme le vin nouveau qui fait sauter la bonde des cuves.
Je criais, je courais, je déracinais les arbres, je troublais les fleuves, l'écume sifflait au coin de ma lèvre, je souffrais à l'estomac, et je me tordais dans la solitude, en appelant quelqu'un.
Ma force m'étouffe ! C'est le sang qui me gêne ! J'ai besoin de bains tièdes et qu'on me donne à boire de l'eau glacée. Je veux m'asseoir enfin sur des coussins, dormir pendant le jour et me faire la barbe. La reine se couchera sur ma peau de lion, moi je passerai sa robe et filerai la quenouille, j'assortirai les laines, j'aurai les mains blanches comme une femme. Je sens des langueurs... donnez-moi donc... donnez-moi...

 

La Mort.

Passe ! Passe !

 

Arrive sur des roulettes un grand catafalque noir, garni de flambeaux du haut en bas. Son dais, étoilé de lames d'argent et soutenu par quatre colonnes d'ordre salomonique où s'enroule une vigne d'or, abrite un lit de parade recouvert de pourpre et dont le chevet triangulaire supporte des tablettes chargées de parfums qui brûlent dans des poteries de couleur. On distingue sur le lit une figure d'homme en cire, couchée tout à plat comme un cadavre. Autour du lit sont alternativement rangées de petites corbeilles en filigrane d'argent et des urnes d'albâtre de forme ovale ; il y a, dans les corbeilles, des pieds de laitues, dans les urnes une pommade rose.
Des femmes suivent le catafalque d'un air inquiet. Leurs chevelures dénouées tombent le long de leur corps comme des voiles ; de la main gauche elles ramènent sur leur sein les plis de leurs robes traînantes, et tiennent dans la droite de gros bouquets ou des fioles de verre pleines d'huile. Elles se rapprochent du catafalque, elles disent :

 

Les Femmes.

Beau ! Beau ! Il est beau ! Réveille-toi ! Assez dormi ! Lève la tête, debout !

Elles s'assoient par terre, toutes en rond.

Ah ! Il est mort ! Il n'ouvrira pas les yeux ! Les mains sur les hanches et le pied droit en l'air, il ne tournera plus sur le talon gauche. Pleurons ! Désolons-nous ! Crions !

Elles poussent de grands cris, puis se taisent tout à coup. On entend pétiller la mèche des flambeaux dont les gouttes arrachées par le vent tombent sur le cadavre de cire et lui fondent les yeux.

Les femmes se relèvent.

Comment faire ? Chatouillons-le ! Frappons-lui dans les mains ! ... là... là... respire nos bouquets ! Ce sont des narcisses et des anémones que nous avons cueillis dans tes jardins. Ranime-toi, tu nous fais peur !
Oh ! Comme il est raide, déjà !
Voilà ses yeux qui coulent par les bords ! Ses genoux sont tordus, et la peinture de son visage a descendu sur la pourpre. Parle ! Nous sommes à toi ! Que te faut-il ? Veux-tu boire du vin ? Veux-tu coucher dans nos lits ? Veux-tu manger les pains de miel que nous faisons frire dans des poêles, et qui ont la forme de petits oiseaux, pour t'amuser davantage?
Touchons-lui le ventre ! Baisons-le sur le coeur ! Tiens ! Tiens ! Les sens-tu, nos doigts chargés de bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balaient tes cuisses ? Dieu pâmé, sourd à nos prières !

Antoine se cache la figure avec sa manche. Le Diable lui tire le bras brusquement et le pousse plus près.

Ah ! Voyez donc comme ses membres en le maniant, sont restés au fond de nos mains ! Il n'est plus ! Il n'éternue pas à la fumée des herbes sèches, et ne soupire point d'amour au milieu des bonnes odeurs ! ... il est mort ! ... il est mort !

 

Antoine se penchant vers les femmes.

Qui donc ?

 

Le Diable lentement.

Ce sont les filles de Tyr qui pleurent Adonis.

Elles s'écorchent la figure avec leurs ongles et se mettent à couper leurs cheveux ; puis elles vont, l'une après l'atre, les déposer sur le lit, et toutes ces longues chevelures pêle-mêle semblent des serpents blonds et noirs rampant sur le cadavre de cire rose, qui n'est plus maintenant qu'une masse informe. Elles s'agenouillent et sanglotent.

 

Antoine se prend la tête dans les mains.

Comment ! ... mais ! ... oui ! ... je me rappelle ! ... une fois déjà... par une nuit pareille, autour d'un cadavre couché... la myrrhe fumait sur la colline, près d'un sépulcre ouvert ; les sanglots éclataient sous les voiles noirs penchés ; des femmes pleuraient, et leurs larmes tombaient sur ses pieds nus, comme les gouttes d'eau sur du marbre blanc...

Il s'affaisse.

 

Le Diable en riant :

Allons ! Debout ! Il en vient d'autres, regarde !

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