La Tentation de Saint-Antoine
version de 1856
(8)
TROISIEME PARTIE
Dans les espaces.
Antoine cramponné aux cornes du Diable. Où vais-je ?
Le Diable criant. Plus haut ! Plus haut !
Antoine. Le sommet des arbres disparaît. Les collines s'abaissent ! J'étouffe... le vent, par grandes bouffées, me donne des coups dans la figure.
Le Diable. Courage ! Ne me lâche pas !
Antoine. Je flotte éperdu dans des immensités froides.
Le Diable continue à gravir d'une façon furieuse. Antoine, défaillant, se tient assis entre ses cornes.
Le Diable. Ouvre les yeux maintenant !
Antoine. Oh ! Comme c'est large ! Comme c'est beau ! J'entends le ronflement des sphères. Les étoiles tombent sans bruit, pareilles à des flocons de neige.
Le Diable. Aperçois-tu là-bas une matière lumineuse d'où sortent des soleils ?
Antoine. Et des parcelles qui s'en détachent se mettent à tourner !
Le Diable. Sans nombre et sans fin les âmes ainsi ruissellent continuellement de la grande âme. Plus loin, cette poussière d'or étalée n'est faite qu'avec des portions d'astres éteints qui achèvent de s'évaporer.
Antoine. Les soleils s'usent donc ?
Le Diable. Les soleils, mais pas la lumière qui est en eux ! La forme périt, la substance est éternelle. à la dissolution de l'homme, quand se défait d'un seul coup cet assemblage momentané, tous les éléments qui le composaient repartent libres, et des mondes à l'infini s'organisent... n'as-tu pas reconnu des voix dans le frémissement des roseaux ? Les chiens qui hurlent ne te parlent-ils pas de tes amis morts ?
Ils montent toujours.
Antoine. Comme nous allons ! Quelle étendue !
Le Diable. Tu ne la soupçonnais pas si vaste, hein ? Mais quand tu remuais ton bras, savais-tu comment ? Et quand s'avançait ton pied, savais-tu pourquoi ? La fiente de ton cochon poudroyant au soleil, avec les scarabées verts qui bourdonnaient à l'entour, suffisait tout comme Dieu à torturer ta pensée, l'infiniment petit n'étant pas plus facile à comprendre que l'infiniment grand. Mais par delà l'intelligence humaine, il n'y a plus ni ce qui est grand ni ce qui est petit, car l'illimité n'a pas de mesure, l'éternité n'a point de durée, Dieu ne se classe pas en parties.
Si le plus imperceptible des brins de la matière te découvre un aussi vaste horizon que l'ensemble des choses, c'est qu'il y a, dans l'un comme dans l'autre, un insaisissable abîme qui les fait pareils. Or, il n'y a pas deux infinis, deux dieux, deux unités : il y a lui, et c'est tout !
Antoine. Comment ? Tout ! Dieu est partout, alors ? ... il est donc dans l'abstraction de ceux qui pensent, dans la passion de ceux qui souffrent, dans l'action de ceux qui font ? Assiste-t-il à tout cela ? Est-il tout cela ? ... cette partie de moi où je n'ai jamais pu entrer, c'était donc lui ! ... oh ! Montons ! ... plus haut ! Encore ! ... tout au bout !
Le firmament s'élargit, les étoiles se touchent.
Le Diable. Les vois-tu, les innombrables feux du ciel ? Constellations, météores, astres qui durent des myriades de siècles, étoiles d'un jour ! Chacun tourne, chacun brille, et c'est le même mouvement, la même lumière ! Le sang de l'homme palpite dans son coeur et gonfle les veines de ses pieds. Le souffle de Dieu circule parmi les mondes, et les contingences de ces mondes, comme les gouttes de ton sang, sont toutes pareilles en tant que parties du même tout, formées elles-mêmes d'autres particules et ainsi de suite et toujours. La bouffée d'air qui passe maintenant par tes narines est le résultat complexe de mille créations disparues. La pensée qui te survient a été conduite jusqu'à toi par des voyages dans l'espace, plus longs que n'est distante de tes yeux la dernière de ces étoiles. Ce que chaque homme a songé, depuis qu'il existe des hommes, y a contribué pour quelque chose, et toute la matière, tout l'esprit, tout ce qui a paru, tout ce qui est, fini, infini, forme et idée, se lient, se confondent, s'engendrent.
N'y a-t-il pas des choses inertes qui sont comme animales, des âmes végétatives, des statues qui rêvent et des paysages qui pensent ? ... un rythme mystérieux pousse à la danse éternelle tous les atomes remués, -les corps, à travers leur existence et leur trépas, ne faisant que poursuivre leur rentrée dans la poussière, d'où ils sont sortis, l'âme avec ses extensions sans fin, n'aspirant qu'à retourner en Dieu d'où elle est venue.
Antoine. Oh ! C'est donc pour cela que j'ai souvent des envies d'être mort, et que je cherche à me rappeler si je n'ai pas vécu dans d'autres mondes ?
Le Diable. Mais la matière n'est pas d'un côté, l'esprit de l'autre, car il y aurait un infini de matière et un infini d'esprit, deux infinis qui par conséquent seraient bornés, d'où il n'y aurait plus d'infini. Il n'existe point d'atome plus grand l'un que l'autre, ou il n'y a pas d'atome. Mais, puisque la substance contient les modes et que les choses sont en Dieu, où est donc la différence qui se trouve dans les parties de ce tout, entre le corps et l'âme, la matière et l'esprit... le bien et le mal ?
Les ailes du Diable s'élargissent ; ses cornes s'allongent.
Antoine. Comme nous allons ! Comme nous allons ! Je suis aspiré par en haut ! Je vois les planètes au-dessous de moi ! ... il n'y a plus rien ! ... est-ce le vide ?
Le Diable. Non ! Car rien n'est pas !
Ils montent toujours.
Antoine défaillant. Irai-je incessamment ? Où donc est le but ? ...
Le Diable. En soi ! Car, si avant que tu remontes dans les causes, de si loin que tu tires les genèses, il faudra toujours que tu en viennes à la fin à une cause première, à un principe antérieur, à un dieu incréé. Mais l'abstraire de la création, afin de mieux expliquer cette création, est-ce l'expliquer davantage ? Et il reste maintenant aussi incompréhensible hors d'elle, que la création tout à l'heure l'était sans lui.
La mélodie d'une lyre, ce n'est pas l'air mis en mouvement, ni la vibration des cordes, ni le son des notes : elle résulte de tout cela et elle le cause. Tu ne sépareras pas plus la mélodie de la lyre, de ses cordes ni de ses notes, que tu ne disjoindras le créateur de la créature, le fini de l'infini, l'attribut de la substance. La mélodie se fait en vertu d'un ordre qui est en elle... d'où elle n'est pas libre. Dieu existe en vertu de lui-même, en dehors de quoi il ne peut être, et alors il n'est pas libre.
Antoine. Pas libre, le Tout-Puissant ! Lui qui est le maître ?
Le Diable, ricanant. Pourrait-il s'anéantir ? ... peut-il faire qu'autre chose que lui soit Dieu, ou devenir autre chose ?
Antoine. Cependant... il gouverne, il punit et il récompense.
Le Diable. D'après l'ordre, mais qu'il n'a pas volontairement posé, puisque c'est en vertu de cet ordre qu'il existe. Par cela seul qu'ils sont, les faits en amènent d'autres, que l'on appelle ordinairement leurs conséquences : telle action en occasionne une seconde qui en produit une troisième ; d'où une quatrième, une centième, et sans qu'il soit possible d'en arrêter une seule.
L'homme qui commet le mal en reçoit plus tard le châtiment ; mais que sais-tu s'il ne sera pas récompensé par la suite d'avoir été puni autrefois ? Dieu n'est pas plus libre de ne point punir le mal que tu n'es libre d'avoir l'idée qu'il le doit. Ton âme contient Dieu puisqu'elle le pense. - comment pense-t-elle ? C'est par Dieu ! Mais l'infini ne peut se tenir ailleurs qu'en soi-même. Dieu vit dans la vie, se pense dans la pensée. Puisque tu es, il est en toi, dès l'instant que tu le comprends : tu es en lui, il est toi ; -tu es lui, -et il n'y a qu'un.
Antoine. Il n'y a qu'un ! Il n'y a qu'un ! J'en suis donc ! Je fais partie de Dieu, moi ! Mon corps est de la matière de toute matière ! Mon esprit de l'essence de tout esprit, -mon âme est toute l'âme ! Immortalité, étendue, j'ai tout cela, je suis cela ! Je me sens substance ! Je suis pensée !
Le Diable s'arrête, planant immobile dans l'air. Le souffle de sa poitrine, qui secouait saint Antoine à bonds inégaux, s'apaise. Il lâche les mains.
Antoine se tient, seul, de lui-même, sur ses cornes. Et je n'ai plus peur à présent, non ! Me voilà calme et immense comme l'infini qui m'enveloppe.
Le Diable. C'est dans cet infini que se meuvent les choses ! Quand tu écoutais tantôt la musique des sphères, ce n'étaient pas les sphères qui tournaient, mais en toi que se passait cette harmonie. Quand tu t'épouvantais de l'abîme, c'était toi seul qui faisais l'abîme par l'illusion de ton esprit imaginant alors des distances dans l'étendue et croyant apercevoir des degrés dans ce qui n'a pas de mesure. Ces clartés même où tu te dilatais joyeux, qui te dit qu'elles sont ?
Le regard du Diable se creuse et tourbillonne comme un gouffre. Antoine, éperdu, se penche vers lui et il se met à descendre de marche en marche sur les andouillers de ses cornes.
Qui te dit qu'elles sont ? Peux-tu voir avec d'autres yeux que tes yeux, et s'ils se trompent, si ton âme pose tout et que cette âme soit mensonge, que deviendra la certitude de ce qui est posé ? Que seras-tu ? Qu'y aura-t-il ? Pendant le sommeil de la vie, l'homme, comme un dieu engourdi, sent confusément qu'il rêve. Mais si jamais ne venait le réveil ? Si tout cela n'était qu'une dérision ? Qu'il n'y eût que néant ? Ah ! Ah ! Tu ne conçois pas que le néant puisse être ? Mais si c'était l'absurde au contraire qui fût le vrai ? Y a-t-il même quelque chose de vrai ? On ne prouve rien, et quand même on prouverait tout, jamais une preuve n'existe que par rapport au monde qu'elle concerne et à l'intelligence qui la perçoit. Et si ce monde lui-même n'est pas, si cet esprit n'est pas ? Ah ! Ah ! Ah !
Antoine suspendu dans l'air, flotte en face du diable
et touche son front avec son front.Mais tu es, toi... pourtant... je te sens !
Le Diable ouvre la gueule. Oui, j'y vais ! J'y vais !
Le Diable ouvre les bras. Antoine avance les siens. Mais, dans ce geste, sa main frôlant sa robe heurte son chapelet. Il pousse un cri et tombe. Il se retrouve devant sa cabane étendu tout à plat, sur le dos, immobile. Il fait nuit, et les deux prunelles du cochon luisent dans l'ombre ; peu à peu cependant saint Antoine se ranime, il se relève à demi, il palpe la terre à l'entour, il regarde.
Antoine. Comment ? ... hâh !
Il retombe en bâillant, et il reste les paupières grandes ouvertes à contempler, d'un air stupide, les décombres de la chapelle.
Tiens, le cochon ! Je le croyais mort ! ... pourquoi cela ? ... je ne sais ! ... mon coeur ne bat plus ! Il me semble que je suis comme ces pierres, ou plutôt comme une citerne vide, avec des ronces tout autour... et au fond une grande tache noire. D'où viens-je ? ... où ai-je été ? Quand je chercherais, que je me fatiguerais, puisque je ne peux pas ! Puisque c'est plus fort que ma force ! Il pleure. Je ne comprends rien à tout cela, moi !
La silhouette du Diable réapparaît.
Si je priais ? Mais j'ai déjà tant prié ! Si je travaillais plutôt... ah ! Il faudrait rallumer la lanterne ! Non ! Non ! ... oh ! Que je m'ennuie ! Je voudrais faire quelque chose et je ne sais quoi ! Je voudrais aller quelque part et je ne sais où ! Je ne sais pas ce que je veux ! Je ne sais pas ce que je pense ! Je n'ai même plus la force de désirer vouloir !
Un brouillard gras tombe ; les soies du cochon frissonnent.
Quelle tristesse ! Oh ! Comme la nuit est froide ! Je sens peser sur mon âme des linceuls mouillés ! J'ai la mort dans le ventre !
Il va s'asseoir sur le banc et il s'y ratatine, les bras croisés, les paupières closes ; puis, se renversant la tête, il se met à la frapper contre la muraille à grands coups réguliers, et il compte :
Une... deux... trois ! ... une, deux ! ... une, deux !
Il s'arrête : le cochon se lève et va se coucher à une autre place.
D'où vient que je fais ce que je fais ? Que je suis ce que je suis ? J'aurais pu être autre chose ! Si j'étais né un autre homme j'aurais eu alors une autre vie, et je n'aurais même rien connu de la mienne ! Si j'étais arbre, par exemple, je porterais des fruits, j'aurais un feuillage, des oiseaux, je serais vert ! Pourquoi n'est-ce pas le cochon qui est moi, pourquoi ne suis-je pas lui ? ... oh ! Comme je souffre ! Je me déteste ! Si je pouvais, je m'étoufferais !
Le Cochon. Je m'assomme moi-même ! J'aimerais mieux me voir réduit en jambons et pendu par les jarrets aux crocs des charcutiers !
Et le cochon, se jetant à plat ventre, s'enfonce le groin dans le sable. Saint Antoine, s'arrachant les cheveux, tournoie, chancelle, balbutie et tombe sur le seuil de sa cabane.
La Mort paraît (le cochon court se cacher). Un grand suaire, retenu par un noeud sur le sommet de son crâne jaune, lui descend jusqu'aux talons et découvre par devant l'intérieur du squelette ; ses pommettes reluisent, ses os claquent, et elle porte à son bras gauche un long fouet, dont la mèche traîne. Elle est montée sur un cheval noir, qui est maigre, gros du ventre et moucheté de place en place par les arrachures de son pelage. Ses sabots usés se recourbent comme des croissants de lune ; sa crinière, pleine de feuilles sèches, voltige et ses larges naseaux font le bruit formidable du vent s'engouffrant dans les cavernes. Quand la mort en est descendue, il s'en va brouter parmi les ruines de la chapelle, trébuchant sur les pierres qu'il casse çà et là. Mais la mort baisse le menton sur la clavicule gauche et, dardant le jet noir de ses orbites sans yeux, tend sa longue main maigre à saint Antoine qui frémit.
La Mort. Viens, je suis la consolatrice, moi !
Et saint Antoine, se levant à demi, tend ses deux bras à la Mort, quand, derrière elle, tout à coup, apparaît la Luxure, avec une couronne de roses sur la tête. Il se rassoit.
La Luxure. Pourquoi mourir, Antoine ?
La Mort reprend : Oui, meurs ! Le monde est laid ! Ne faut-il pas te réveiller tous les matins, et manger, boire, aller, venir ? Chacune de ces pauvres sensations s'ajoute à la suivante, comme des fils à des fils, et l'existence d'un bout à l'autre n'est que le continuel tissu de toutes ces misères !
Antoine. Ah ! Cela est vrai ! Il vaudrait mieux peut-être...
La Luxure. Non ! Non !
Elle retire sa couronne et, la lui passant doucement sous les narines :
Le monde est beau ! Il y a des fleurs plus hautes que toi, et des pays où l'encens fume au soleil, des roucoulements au fond des bois, des battements d'ailes dans l'éther bleu. Par les nuits d'été, les longues vagues des mers chaudes déploient des feux dans l'écume blanche et le ciel est pailleté d'or, comme la robe d'une princesse... t'es-tu balancé sur les grandes lianes ? Es-tu descendu dans les mines d'émeraudes ? A-t-on frotté ton corps avec des essences fraîches ! As-tu dormi sur une peau de cygne ? ... ah ! Goûte-la plutôt, cette vie magnifique qui contient du bonheur à tous ses jours, comme le blé de la farine à tous les grains de ses épis. Aspire les brises, va t'asseoir sous les citronniers ; couche-toi sur la mousse, baigne-toi dans les fontaines ; bois du vin, mange des viandes ; aime les femmes ; étreins la nature par chaque convoitise de ton être et roule-toi tout amoureux sur sa vaste poitrine.
Antoine soupire ; elle reprend :
Tu n'as jamais senti dans ta chair comme l'orgueil d'un dieu qui rugissait, ni l'infini te submerger sous l'envahissement d'une caresse.
Le Cochon hurle tout à coup. Je veux des femelles enragées de rut ! Du fumier gras ! De la fange jusqu'aux oreilles ! Je m'ennuie, je m'échapperai, je galoperai sur les feuilles sèches, avec les sangliers et les ours !
Antoine. Ah ! Mon coeur se fond à l'imagination des félicités.
La Mort. Goûte-les ! Et tu verras au fond de la coupe vide l'éternelle grimace de ma tête de mort. Ne sens-tu pas ton âme remplie de vapeurs nauséabondes, qui s'élèvent comme les fumées d'un cratère ? Le vent les roule et il n'y paraît plus. Ton désespoir ne dure pas. Le soleil, en passant, te sèche les larmes sur la figure. Tes résolutions, tes convoitises, ta vertu, ton ennui, tout s'effiloque à ras de terre, comme le bord de mon linceul. J'en recouvre le genre humain ! J'en embarrasse tous ses mouvements ! Mon squelette craque entre ses bras dans les étreintes de l'amour, et le dernier terme de sa joie, c'est d'en vouloir mourir.
Mais La Luxure passe sa tête rieuse sur l'épaule de la mort, où le fil de son collier se brise ; et les grosses perles arrachées coulent une à une dans les plis du linceul. Elle dit :
Qu'importe ! Je fais pousser des fleurs sur les tombeaux, et l'universalité des choses tourbillonne dans mon amour, comme de la poussière au soleil !
Antoine tressaille ; elle se rapproche de lui, et, le touchant à l'épaule, légèrement :
Vois-tu là-bas ce petit sentier, dans les sables ? Il te conduira jusqu'à la porte des villes, qui sont pleines de femmes. Je te donnerai la plus belle, une vierge, -tu la corrompras et elle t'adorera comme un dieu, dans l'ébahissement de sa chair vaincue. Cours donc ! Voilà ses vêtements qui s'envolent, -et, tout étalée parmi des coussins d'écarlate, elle lève en l'air ses deux bras nus, pour t'étreindre sur son coeur.
La Mort. Regarde plus près, au pied de la colline, ce grand euphorbe ? Brise ses rameaux et suce tes doigts ! ... et puis tu resteras tout étendu... tu ne sentiras plus rien... tu ne seras plus rien !
Antoine immobile, blême et claquant des dents. Laquelle suivre ? ... j'ai comme un besoin de vomir la vie, -et cependant je halette d'un appétit désordonné ! La chaleur, ô Luxure, qui s'exhale de ta poitrine m'enflamme la joue ; et ton haleine, ô Mort, me fait froid dans les cheveux.
Et la Mort et la Luxure se mettent à marcher devant saint Antoine régulièrement, comme des chantres dans les églises ; et elles psalmodient :
La Luxure. C'est ma grande voix qui fait le murmure des capitales, et le battement de mon coeur n'est que la palpitation du genre humain.
La Mort. La série continue des choses forme le tourbillon du néant, et tout le tapage du monde n'est que le claquement de ma mâchoire.
La Luxure. Je mets du vertige au bord des obscénités, une joie dans les morsures, de l'attraction même sous les dégoûts.
La Mort. Les pleurs que j'ai tirés des yeux formeraient des océans, les oeuvres que j'ai abattues composeraient un tas plus haut que tous les mondes.
La Luxure. Couverte de joyaux d'or, la prostituée, belle du désir de tous les hommes, chante à voix basse des mots amoureux sous sa lanterne qui fume.
La Mort. Les vers blanchâtres, dans la nuit du tombeau, se collent sur les visages, comme un essaim d'abeilles qui dévorent une figue.
La Luxure. Et il y a même des femmes mortes qui ont un air si abandonné, avec leurs bras pendants, leurs paupières entrecloses et leurs cheveux noirs se déroulant sur leurs chairs pâles, que l'on dirait une autre nudité plus générale et plus profonde.
Antoine. Oh ! ... oh ! ... vous me semblez horribles toutes les deux !
La Luxure, criant : On assassine pour moi. On trahit et l'on se tue. Je bouleverse la vie, je fais hurler les lions et bourdonner les mouches ; je fais voler les aigles et bondir les singes ; et les couches humaines craquent sous les baisers, les métaux bouillonnent, les étoiles palpitent ! ... viens ! Viens ! Ma sève te ruissellera dans l'âme comme un fleuve de joie.
La Mort, d'une voix caressante : Mais je suis douce, moi. J'ai dénoué tous les esclavages, j'ai fini toutes les tristesses ! Est-ce mon sépulcre qui t'épouvante ? Il se dissoudra comme tes os ! ... est-ce ma solitude noire ? Tu seras dans la compagnie de la pourriture universelle !
Antoine. Oh ! Tais-toi ! Tais-toi ! Chacune de tes paroles, comme des coups de catapulte, fait crouler mon orgueil. Le néant des choses vécues m'écrase !
La Mort. Je tressaille sous la terre et j'engloutis les villes. Je me couche sur les flots et je renverse les navires ; le vent de mon linceul dans les cieux fait tomber les étoiles, et je marche derrière toutes les gloires, comme un pasteur qui regarde paître son troupeau. Arrive donc ! Tu me connais ! Je te remplis ! Néant au dehors de toi ! Néant au fond de toi ! Et il descend encore plus bas, -il tourbillonne à l'infini ! Le sarcophage dévore, la poussière se disperse, et j'absorberai le dernier grain qui en restera.
La Luxure. Il n'y a pas d'obstacle ni de volonté que je ne brise, et, comme l'action est insuffisante au désir, je me déborde sur le rêve. Le religieux, au fond des cloîtres, voit passer sous les arcades, à la lueur de la lune, des formes de femmes nues qui lui tendent les bras. La vierge dans l'atrium soupire de ma langueur, et le matelot sur l'océan. J'ai d'irrésistibles hypocrisies avec des colères qui emportent tout. Je ravage la chasteté, j'enflamme la joie, et jusque dans l'amour heureux, je creuse des abîmes où tournoient d'autres amours.
La Mort se rapproche de saint Antoine et,
levant le bras dans une attitude altière, elle reprend :Il entendait du haut de la croix les clameurs du peuple féroce qui s'apaisait au loin dans les rues. Son front saignait, son flanc coulait, un corbeau noir venait becqueter, contre sa joue, la sanie de ses yeux caves, et ses cheveux secoués par l'ouragan lui flagellaient la face comme un paquet de lanières... alors...
Elle éclate de rire.
... comme le petit de la gazelle et comme l'enfant de la femme, j'ai fait mourir le fils de Dieu !
Antoine fond en sanglots.
La Luxure tout à coup, crie : Rien pourtant ne manquait au premier-né ! Les fleuves autour de lui s'épanchaient pour sa soif. Les arbres, quand il passait, s'abaissaient devant sa bouche. Il humait de sa poitrine jeune l'air immaculé du monde et il contemplait Dieu face à face : il a tout perdu, tout voulu perdre, pour la saveur d'un baiser !
Antoine relève la tête.
La Mort reprend : Mais tu es plus fort que Dieu, toi ! Car il lui est impossible de te contraindre à vivre, -et la puissance qui gouverne les mondes va fléchir tout à l'heure devant cette décision de ta liberté.
Antoine saisi d'un rire frénétique. Ah ! Oui ! Oui ! Quelle joie ce serait !
La Luxure. Tu peux le forcer à faire une âme. Il faudra bien qu'il obéisse à cette fantaisie de ta chair, et tu t'enracines dans la nature ! Des postérités te suivront ! Tu portes en toi des siècles pleins d'oeuvres !
Antoine. Non ! Assez ! Assez !
La Luxure. Reconnais donc ma figure ! Viens ! C'est moi ! Tu m'appelais à travers les convoitises de l'amour mystique, et tu aspirais mon haleine dans le vent chaud des nuits ; tu cherchais mes yeux dans les étoiles, tu palpais mes formes vagues, en étendant tes bras dans l'air vide.
La Mort. Rappelle-toi donc toutes les amertumes de ta vie ! Tu me désirais pourtant dans ton appétit de Dieu et tu goûtais mes caresses dans les supplices de ta pénitence ! Viens donc ! Je suis le repos, la paix, le néant, l'absolu !
La Luxure. Viens, viens ! Je suis la vérité, la joie, l'éternel mouvement, la vie même !
La Mort bâille, la Luxure sourit ; l'une fait claquer ses dents, l'autre retrousse sa robe.
Antoine se recule tout à coup et, les yeux levés, s'écrie : Mais si vous mentiez toutes les deux ? S'il y avait, ô Mort, une autre vie, des douleurs derrière toi ? Et si j'allais, ô Luxure, trouver dans ta joie un autre néant plus sombre, un désespoir encore plus large ? J'ai vu sur la face des moribonds comme un sourire d'immortalité, et tant de tristesse sur la lèvre des vivants que je ne sais laquelle de vous deux est la plus funèbre ou la meilleure... non ! ... non !
Et il reste immobile, fermant ses yeux avec ses mains et se bouchant les oreilles. La Mort et la Luxure baissent la tête.
suite
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