La Tentation de Saint-Antoine
version de 1856
(7)
Antoine. Qu'ai-je fait ? Misérable !
Il se désole.
Ah ! Comment me débarrasser de l'illusion continuelle qui me persécute ? Les cailloux du désert, l'eau saumâtre que je bois, la bure que je porte se changent, pour ma damnation, en pavés de mosaïque, en flots de vin, en manteaux de pourpre. Je me roule par le désir dans les prostitutions des capitales, et la pénitence s'échappe de mes efforts, comme une poignée de sable qui vous glisse entre les doigts plus on serre la main ! ... ce qui m'exaspère surtout, c'est la fugacité de cet innombrable ennemi ! Où est-il donc ? ...
Une fureur le prend.
Je vais m'enfoncer dans des idées tragiques, me forcer, par mortification, à penser à des choses tristes, puisque la pénitence est insuffisante, me donner des douleurs par la pensée. Mais j'aimerais mieux les souffrances du corps, fussent-elles intolérables ! Oui, plutôt m'étreindre avec des bêtes féroces, voir ma chair voler comme un fruit rouge au tranchant des glaives ! ... ah ! J'aimerais mieux cela ! J'aimerais mieux cela !
Et il aperçoit soudain l'intérieur d'une tour. Elle est percée d'un créneau qui découpe tout en haut, dans la couleur sombre du mur, un étroit carré de ciel bleu ; et un filet de sable coule par ce créneau, sans bruit, continuellement, de manière à emplir peu à peu la tour.
Il y a sur le sol des masses grises d'une forme étrange, vagues comme des statues en ruines. Une sorte de palpitation les agite, et Antoine à la fin reconnaît des hommes, tous assis par terre, les deux bras sur les genoux, le poing sous les aisselles et tenant à leur main droite un couteau, dans une attitude farouche et désespérée. Ils relèvent la tête lentement. Leurs cheveux et les poils de leur barbe sont blancs de poussière, leurs prunelles toutes jaunes, leurs pommettes aiguës, et leurs narines bordées de noir, comme celles des gens qui vont mourir. Ils viennent l'un après l'autre, en se traînant, frapper à la même place contre les pierres du mur, puis ils laissent retomber leurs grands bras maigres, pareils à des ceps de vigne desséchés.
Mais un rat passe vite au milieu d'eux. Ils se jettent dessus avec leurs couteaux, et Antoine ne distingue plus rien, tant la mêlée devient furieuse.
Il les revoit accroupis tous en rond, devant un cadavre mutilé, dont ils prennent avec leurs mains de grands lambeaux. Des perles rouges suintent sur la muraille. Leurs yeux roulent effroyablement, leurs dents bruissent comme des fers de faux qui s'entre-choquent, et saint Antoine les entend murmurer : " nos pères ont mangé des raisins verts et nous avons les dents tout agacées. " mais le sable qui descend par le créneau s'accumule autour d'eux, monte jusqu'à leurs épaules, et ils répètent : " nos pères ont mangé des raisins verts et nous avons les dents tout agacées. " le sable monte jusqu'à leurs lèvres, jusqu'à leurs yeux, jusqu'à leur front. Le sommet des crânes seul apparaît. Tout est recouvert et l'on n'entend plus rien.Horrible !
Il se prend la tête à deux mains.
Oh ! Ma pauvre tête ! Comment faire pour en arracher ce qui la remplit, et même pour savoir si j'ai réellement vu les choses que j'ai vues ?
Si cela était des choses... elles auraient un enchaînement, un motif... eh non ! Non ! Je me trompe ! ... mais je les vois ! Elles sont là ! Je les touche ! ... impossible, pourtant ! Impossible !
Il me semble que les objets du dehors pénètrent ma personne, ou plutôt que mes pensées s'en échappent comme les éclairs d'un nuage, et qu'elles se corporifient d'elles-mêmes, là... devant moi ! C'est peut-être ainsi que Dieu a pensé la création ? ... elle n'est pas plus vraie que l'une de ces illusions qui m'éblouissent ? ... mais pourquoi des illusions :... sais-je d'abord ce qu'est une illusion, moi ? En quoi consiste la réalité ? ... où commence l'une, où finit l'autre ? De l'onde dans l'onde, des nuages dans la nuit, du vent dans le vent ; et puis, comme de vagues courants qui tourbillonnent et vous poussent, des formes incessantes, infinies, qui montent, qui descendent, qui se perdent.
Tiens ! ... je ne distingue pas, mais... on dirait deux bêtes monstrueuses ? L'une rampe, l'autre voltige... ah ! Mon Dieu ! Elles approchent !Et, à travers le crépuscule, apparaît le sphinx. Il allonge ses pattes, secoue lentement les bandelettes de son front et se couche à plat sur le ventre. Sautant, volant, crachant du feu par les narines, et de sa queue de dragon se frappant les ailes, la Chimère, aux yeux verts, tournoie, aboie. Les anneaux de sa chevelure, rejetée d'un côté, s'entremêlent aux poils de ses reins ; de l'autre, ils pendent jusque sur le sable, et remuent au balancement de tout son corps.
Le Sphinx, immobile et regardant la Chimère. Ici, Chimère ! Arrête-toi !
La Chimère. Non ! Jamais !
Le Sphinx. Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort.
La Chimère. Ne m'appelle plus ! Ne m'appelle plus ! Puisque tu restes toujours muet, et que jamais tu ne te déranges de ta posture.
Le Sphinx. Cesse donc de me jeter des flammes au visage et de pousser des hurlements dans mon oreille ! Car tu ne fondras pas mon granit, tu n'ouvriras pas mes lèvres. Ni toi non plus, tu ne me saisiras pas, sphinx terrible, qui dardes sur l'horizon ton grand oeil éternel.
La Chimère
Ni toi non plus, tu ne me saisiras pas, Sphinx terrible, qui dardes sur l'horizon ton grand oeil éternel.
Le Sphinx. Pour demeurer avec moi, tu es trop folle.
La Chimère. Toi, pour me suivre, tu es trop lourd.
Le Sphinx. Il y a longtemps que je vois au bout du désert glisser, dans la tempête, tes deux ailes déployées.
La Chimère. Il y a longtemps que je galope sur les sables, et que je vois le soleil brunir ta figure sérieuse.
Le Sphinx. La nuit, quand je marche dans les corridors du labyrinthe, et que j'écoute le vent bramer sous les galeries où passe la lune, j'entends le bruit de tes pattes grêles sur les dalles sonores. Où vas-tu que tu fuis si vite ? ... moi, je reste au bas des escaliers, à regarder les étoiles dans les vasques de porphyre.
La Chimère. De l'air ! De l'air ! Du feu ! Du feu ! Je cours sur les flots, je plane sur les monts, j'aboie dans les gouffres. De ma queue traînante, je raye les plages. En me couchant sur la terre, mon ventre a creusé les vallées, et les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais toi, toujours accroupi et grondant comme un orage, je te retrouve immobile, ou bien, du bout de ta griffe, dessinant des alphabets sur le sable.
Le Sphinx. C'est que je garde mon secret, je songe et je calcule. L'océan, dans son grand lit, se balance encore. Le chacal piaule près des sépulcres. Les blés se courbent aux mêmes brises. Je vois la poussière qui tourbillonne, le soleil qui luit, j'entends le vent qui souffle.
La Chimère. Moi, je suis légère et joyeuse. Je découvre aux hommes des perspectives éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités lointaines. Je verse à l'âme les éternelles manies, projets de bonheur, plans d'avenir, rêves de gloire, et les serments d'amour et les résolutions vertueuses. J'ai bâti des architectures étranges dont j'ai ciselé les feuillages avec l'ongle de mes pattes. C'est moi qui ai suspendu des clochettes au tombeau de Porsenna. J'ai inventé les idoles à quatre bras, les religions dévergondées, les coiffures ambitieuses. Je pousse les matelots aux voyages d'aventure : ils aperçoivent dans la brume des îles avec des pâturages verts, des dômes, des femmes nues qui dansent, et ils sourient à toutes ces ivresses qui chantent dans leur âme, au milieu des grands flots se refermant sur le navire sombré.
Saint Antoine se promène entre les deux bêtes dont les gueules lui effleurent l'épaule.
Le Sphinx. O fantaisie ! Fantaisie ! Emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse !
La Chimère. O inconnu ! Inconnu ! Je suis amoureuse de tes yeux ! Comme une hyène en chaleur, je tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin me dévore. Ouvre la gueule ! Lève tes pieds ! Monte sur mon dos !
Le Sphinx. Mes pieds depuis qu'ils sont à plat ne peuvent plus se relever. Le lichen, comme une dartre, a poussé sur ma bouche. à force de songer, je n'ai plus rien à dire.
La Chimère. Tu mens, sphinx hypocrite ! J'ai vu ta virilité cachée ! D'où vient toujours que tu m'appelles et me renies ?
Le Sphinx. C'est toi, caprice indomptable, qui passes et tourbillonnes.
La Chimère. Est-ce ma faute ? ... comment ? ... laisse-moi !
Elle aboie.
Houahô ! Houahô !
Le Sphinx. Tu remues, tu m'échappes !
Il grogne.
Heoûm ! Eûm !
La Chimère. Essayons ? ... tu m'écrases ! ... houahô ! Houahô !
La Chimère aboie, le sphinx gronde, et des papillons monstrueux se mettent à bourdonner, des lézards s'avancent, des chauves-souris voltigent, des crapauds sautent, des chenilles rampent, de grandes araignées se traînent.
Le Cochon. Miséricorde ! Ces vilaines bêtes-là vont m'avaler tout cru !
Antoine. Oh ! J'ai froid ! Une terreur infinie me pénètre ! Il me semble apercevoir... comme des types vagabonds qui cherchent de la matière, ou bien des créatures s'évaporant en idées ! Ce sont des regards qui passent, des membres incomplets qui palpitent, des apparences humaines plus diaphanes que des bulles d'air.
Les Astomi. Ne soufflez pas trop fort ! Les gouttes de pluie nous écrasent, les sons faux nous aveuglent, les ténèbres nous déchirent. Composés de vent, de parfums et de rayons, nous sommes un peu plus que des rêves, et pas des êtres tout à fait. Les Nisnas. Nous n'avons qu'un oeil, qu'une joue, qu'une narine, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitié du corps, qu'une moitié du coeur ; et nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de logis avec nos moitiés de femmes et nos moitiés d'enfants.
Les Sciapodes. Retenus à terre par nos chevelures plus longues que les lianes, nous végétons à l'abri de nos pieds larges comme des parasols ; - et nous regardons, à travers eux, la lumière du jour, avec nos veines qui s'entre-croisent et notre sang rose qui circule.
Les Blemmyes. N'ayant point de tête, nos épaules en sont plus larges et il n'y a pas de boeuf, de rhinocéros, ni d'éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons. Des espèces de traits et comme une vague figure empreinte sur nos poitrines : voilà tout ! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans les chyles intérieurs. Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, côtoyant tous les abîmes, et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus heureux, les plus vertueux.
Les Pygmées. Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde, comme de la vermine sur la bosse d'un dromadaire. On nous brûle, on nous noie, on nous écrase, et toujours nous reparaissons plus vivaces et plus nombreux, terribles par la quantité.
Les Cynocéphales qui, couverts de poil,
vivent dans les bois d'une façon désordonnée.Nous grimpons aux arbres pour super les oeufs, nous plumons les oisillons et nous posons leur nid sur notre tête en manière de bonnet. Malheur à la vierge qui va seule aux fontaines ! Hardi ! Compagnons ! Faisons claquer nos dents blanches, agitez les feuillages !
Antoine. Qui donc me souffle à la figure ce parfum de sève où mon coeur défaille ?
Et il aperçoit :
Le Sadhuzag grand cerf noir à la tête de boeuf,
qui porte, entre les oreilles, un buisson de cornes blanches.Mes soixante-douze andouillers sont creux comme des flûtes. Je les courbe et je les redresse... tiens !
Il fait remuer son bois en avant et en arrière.
Quand je me tourne vers le vent du sud, il s'en échappe des sons qui attirent à moi les bêtes ravies. Les serpents s'enroulent à mes jambes, les guêpes se collent à mes narines et les perroquets, les colombes et les ibis se tiennent perchés sur mes rameaux... écoute !
Il renverse son bois, d'où sort une musique ineffable.
Antoine. Quels sons ! Mon coeur se détache ! Il vibre ! Cette mélodie va l'emporter avec elle !
Le Sadhuzag. Mais quand je me tourne vers le nord et que j'incline mon bois plus touffu qu'un bataillon de lances, il en part une voix terrible, et les forêts tressaillent, les cascades remontent, les lotus s'éclatent, la terre tremble et les herbes se hérissent comme la chevelure d'un lâche... écoute !
Il baisse en avant ses rameaux, d'où sort une musique épouvantable.
Antoine. Ah ! Je me dissous, et tout ce qu'il y a dans ma tête s'en arrache et tourbillonne, comme des feuilles d'arbre dans un grand vent !
La Licorne caracolant autour de lui. Au galop ! Au galop ! J'ai les sabots d'ivoire, les dents d'acier, la tête couleur de pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de mon front est blanche par le bas, noire au milieu, rouge au bout.
Je voyage de la Chaldée au désert Tartare, sur les bords du Gange et dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches ; je cours si vite que je traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers, je me roule dans les bambous. D'un bond je saute les fleuves, - et quand je passe par Persépolis, je m'amuse à casser, avec ma corne, la figure des rois qui sont sculptés sur la montagne.
Le Griffon lion à bec d'aigle, garni d'ailes blanches,
avec le corps noir et le cou bleu.Moi, je sais les cavernes où ils dorment, les vieux rois ! Ils sont assis sur leur trône, couronnés de la tiare et vêtus d'un manteau rouge ; - une chaîne qui sort de la muraille leur tient la tête droite, et leur sceptre d'émeraude est posé sur leurs genoux. Près d'eux, dans des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimées flottent avec leur robe blanche, sur des liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles, par losanges, par tas, par pyramides. Il y a des lingots plus longs que des mâts de navires, des cages pleines de diamants, des soleils en escarboucles.
Debout sur les collines chenues, la croupe adossée contre la porte du souterrain, et la griffe en l'air, j'épie de mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. C'est un pays blanchâtre, tout plein de précipices, immobile et ravagé. Le ciel noir s'étend sur la vallée où les ossements des voyageurs s'égrènent en poussière... je t'y conduirai, Antoine, et les portes d'elles-mêmes s'ouvriront : tu humeras la vapeur chaude des mines, tu descendras dans les souterrains.
Antoine. Oh ! Non ! Non ! C'est comme si la terre m'écrasait ! J'étouffe... il relève le front vers le ciel.
Le Phénix qui plane, s'arrête : il a de grandes ailes d'or,
des rayons lui sortent des yeux.Je traverse les firmaments, j'effleure les plages où je vais becquetant des étoiles, et je trottine, du bout de mes pattes, sur la voie lactée, comme une poule qui saute parmi des grains d'avoine.
Quand je veux dormir, je me couche dans la lune, en courbant mon corps selon sa forme ovale. D'autres fois, je la prends à mon bec et, à grands coups d'aile, je la traîne par les espaces. C'est alors qu'elle court si vite, descendant les vallées, sautant les ruisseaux, cabriolant sur les bois, comme une chèvre qui vagabonde dans la vaste plaine bleue.
Mais quand la flamme des soleils ne peut plus réchauffer mon sang appauvri, je vais dans l'Yémen prendre de la myrrhe fraîche, dont je compose un nid funèbre. Alors je ferme les plumes et je me mets à mourir. La pluie d'équinoxe qui tombe sur ma cendre la mêle au parfum tiède encore. Un ver apparaît, il lui pousse des ailes, il s'envole : c'est le Phénix, fils ressuscité du père... des astres nouveaux s'épanouissent, un soleil plus jeune éclate, et les sphères paresseuses recommencent à tourner.
Le Phénix voltige en faisant des cercles enflammés ; Antoine ébloui abaisse ses regards sur la terre, et d'autres animaux apparaissent, bêtes cornues, monstres ventrus.
Le Cochon. Je suis malade ! Comme je souffre ! Qu'ils me tourmentent ! ... oh ! Là ! Là ! ... hah ! Hah ! Hah !
Il court de côté et d'autre.
Je suis brûlé, asphyxié, étranglé ! Je crève de toutes les façons ! On me tire la queue, on me pince le ventre, on m'écorche le dos, et j'ai un aspic qui me mord la verge !
Antoine, pleurant. Mon pauvre cochon ! Mon pauvre cochon !
Le Basilic gigantesque serpent violet,
à crête trilobée, s'avance droit en l'air.Prends garde ! Tu vas tomber dans ma gueule ! Je suis le dévorateur universel, le fils des volcans nourri de lave et de soufre ! Les rochers où je me pose éclatent, les arbres où je m'enroule s'enflamment, la glace se fond à mes regards et, quand je passe par les cimetières, les os des morts se mettent à sauter dans leur sépulcre, comme des châtaignes dans la poêle. J'ai bu la rosée des prairies, la sève des plantes, le sang des bêtes. Je bois du feu. Le feu m'attire. Il faut que j'avale ta moelle, que je pompe ton coeur. J'ai deux dents, une en haut, une en bas. Tu vas sentir comme elles pincent !
Les serpents sifflent, les bêtes féroces aboient. On entend bruire des mâchoires, des gouttes de sang pleuvent.
Le Martichoras lion de couleur cinabre,
à figure humaine, avec trois rangées de dents rouges,
une queue de scorpion et des yeux verts.Je cours après les hommes. Je les saisis par les reins et je leur bats la tête contre les montagnes pour en faire jaillir la cervelle. Je sue la peste, je crache la grêle. C'est moi qui dévore les armées, quand elles s'aventurent dans le désert.
Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie, et ma queue que je dresse, abaisse et contourne, est hérissée de dards que je lance à droite, à gauche, en avant, en arrière... tiens ! Tiens !Le Martichoras jette les épines de sa queue qui se succèdent en fusées. Antoine, immobile, au milieu des animaux, reste à écouter toutes ces voix et à regarder toutes ces formes.
Le Catoblepas buffle noir, avec une tête de pourceau
tombant jusqu'à terre et rattachée à ses épaules par un cou mince,
long et flasque comme un boyau vidé. Il est vautré tout à fait et ses pieds disparaissent sous l'énorme crinière à poils durs qui lui couvre le visage.Gras, mélancolique, farouche, je reste ainsi continuellement, à sentir sous mon ventre la chaleur de la terre.
Mon crâne est tellement lourd qu'il m'est impossible de le porter ; je le roule autour de moi, lentement, et, la mâchoire entrouverte, j'arrache avec ma langue des herbes vénéneuses arrosées de mon haleine. Une fois même je me suis dévoré les pattes, sans m'en apercevoir.
Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont morts. Si je relevais mes paupières, mes paupières roses et gonflées, tout de suite tu mourrais.
Antoine. Oh ! Oh ! ... celui-là... a... a ! Eh bien ! ... si j'allais avoir envie de les regarder, ces yeux ? Mais oui, sa stupidité féroce m'attire ! Je tremble ! ... oh ! Quelque chose d'irrésistible m'entraîne à des profondeurs pleines d'épouvante !
Et il voit venir des oursins, des dauphins, des poissons qui marchent droits sur leurs barbes, de grandes huîtres qui bâillent, des seiches crachant une liqueur noire, des cétacés soufflant l'eau par leurs évents, des cornes d'Ammon se déroulant comme des câbles et des quadrupèdes glauques qui balancent sur leur tête des goémons humides. Des phosphorescences verdâtres scintillent autour des nageoires, au bord des ouïes, sur la crête des dos, encerclent des valves rondes, pendent à la moustache des phoques, ou traînent par terre, comme de grandes lignes d'émeraudes qui s'entre-croisent.
Les Bêtes de La Mer respirant bruyamment. Le sable de la route a sali nos écailles, et nous ouvrons la gueule comme des chiens hors d'haleine.
Nous t'emmènerons, Antoine, tu viendras avec nous sur les lits de varechs, par les plaines de corail qui frissonnent au mouvement régulier des vagues profondes. Tu ne sais pas nos immensités liquides. Des peuples divers habitent les pays de l'océan. Les uns sont au séjour des tempêtes. D'autres nagent en plein, dans la transparence des ondes froides, aspirent par leurs trompes l'eau des marées qui refluent, ou portent, sur leurs épaules, le poids des sources de la mer. Semblables à des soleils découpés, des plantes toutes rondes abritent des animaux endormis. Leurs membres poussent avec les roches. Le mollusque bleuâtre fait palpiter son corps inerte comme un flot d'azur.
Nous n'entendons d'autre bruit que le bourdonnement éternel des grandes eaux et nous regardons au-dessus de nos têtes passer la carène des navires, comme des astres noirs qui glissent en silence.
Antoine. Oh ! Oh ! Je ne distingue plus...
Et à mesure que saint Antoine considère les animaux, il en survient de plus formidables et de plus monstrueux encore : le Tragelaphus, moitié cerf et moitié boeuf ; le Phalmant couleur de sang, qui fait crever son ventre à force de hurler ; la grande belette Pastinaca, qui tue les arbres par son odeur ; le Senad à trois têtes, qui déchire ses petits avec sa langue ; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par derrière et dont les génitoires sont à rebours ; le serpent Aksar de soixante coudées, qui épouvanta Moïse ; le chien Cépus, dont les mamelles distillent une couleur bleue ; le Porphyrus, dont la salive fait mourir dans des transports lascifs ; le Presteros, qui rend imbécile par le toucher ; le Mirag, lièvre cornu habitant des îles de la mer.
Il arrive tout à coup des rafales hurlantes pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des têtes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des cous de cheval terminés par des vipères, des grenouilles velues comme des ours, des hiboux à queue de serpent, des pourceaux à gueule de tigre, des chèvres à croupe d'âne, des caméléons grands comme des hippopotames, des poulets à quatre pattes, des veaux à deux têtes dont l'une pleure et l'autre beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme des toupies, des grappes d'abeilles se désenfilant comme des chapelets, des aloès tout couverts de pustules roses, des ventres ailés qui voltigent comme des moucherons, des corps de femmes ayant à la place du visage une fleur de lotus épanouie, et des carcasses gigantesques faisant crier leurs articulations blanches, et des végétaux dont la sève sous l'écorce palpite comme du sang, des minéraux dont les facettes vous regardent comme des yeux, des polypes s'accrochant par leurs bras, contractant leurs gaines, ouvrant leurs pores, se gonflant, se développant, s'avançant.
Et ceux qui ont passé reviennent, ceux qui ne sont pas venus arrivent. Il en tombe du ciel, il en sort de terre, il en dégringole des rochers. Les Cynocéphales aboient, les Sciapodes se couchent, les Blemmyes travaillent, les Pygmées disputent, les Astomi sanglotent, la Licorne hennit, le Martichoras rugit, le Griffon piaffe, le Basilic siffle, le Phénix vole, le Sadhuzag pousse des sons, le Catoblepas soupire, la Chimère crie, le Sphinx gronde. Les bêtes marines se mettent à palpiter des nageoires, les reptiles à souffler leur venin, les crapauds à sautiller, les moucherons à bourdonner ; les dents claquent, les ailes vibrent, les poitrines se bombent, les griffes s'allongent, les chairs clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou, d'une seule bouchée, s'entre-dévorent ; tassés, pressés, étouffant par leur nombre, se multipliant à leur contact, ils grimpent les uns sur les autres. Et cela monte en pyramides, faisant un tas complexe de corps divers, dont chacun s'agite de son mouvement propre, tandis que l'ensemble oscille, bruit et reluit à travers une atmosphère que rayent la grêle, la neige, la pluie, la foudre, où passent des tourbillons de sable, des trombes de vent, des nuages de fumée, et qu'éclairent à la fois des lueurs de lune, des rayons de soleil, des crépuscules verdâtres.
Le sang de mes veines bat si fort qu'il va les rompre. Mon âme déborde par-dessus moi ! Je voudrais m'élancer, m'enfuir au dehors. Moi aussi je suis animal, la vie me grouille au ventre. J'ai envie de voler dans les airs, de nager dans les eaux, de courir dans les bois. Oh ! Comme je serais heureux si j'avais ces robustes existences sous leurs cuirs inattaquables ! Comme je respirerais à l'aise sur ces vastes envergures !
J'ai besoin d'aboyer, de beugler, de hurler ! Je voudrais vivre dans un antre, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, - et me diviser partout, être en tout, m'émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sous les formes, pénétrer chaque atome, circuler dans la matière, être matière moi-même pour savoir ce qu'elle pense...
Le Diable fondant sur saint Antoine,
l'accroche aux reins par ses cornes et l'emporte avec lui en criant :Tu vas le savoir ! Je vais te l'apprendre !
Le Cochon cabré sur ses pattes, regarde saint Antoine
disparaître dans les espaces.Oh ! Que n'ai-je des ailes, comme le cochon de Clazomène !
suite
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