La Tentation de Saint-Antoine

version de 1856

(6)

Il s'évanouit et il croit voir : une rue avec des platanes en fleurs ; à gauche dans l'angle, une petite maison dont la porte entrouverte laisse apercevoir une cour bordée de colonnes doriques, supportant les logements du premier étage ; l'on distingue, entre les colonnes, d'autres portes couvertes d'une laque bleue et rehaussée par des marqueteries en cuivre. Au milieu de la cour, à genoux, une femme, en tunique jaune, emplit des corbeilles et des boîtes. Debout, près d'elle, appuyée contre une colonne et la regardant faire, se tient une autre femme, tout en blanc ; son vêtement, fixé sur les épaules par une agrafe d'or, pend à grands plis droits, et le bout de ses pieds nus dépasse dans des sandales découvertes. Deux larges nattes blondes, tressées en losanges symétriques, s'évasent sur les oreilles et vont s'attacher par derrière à un tortis de perles fines d'où retombe en petites boucles tout le reste de sa chevelure.

 

La Courtisane.

Dépêche-toi, Lampito ! Il faut partir, avant même que les matelots ne soient éveillés !

La femme à genoux sanglote et l'autre femme reprend :

As-tu mis l'onguent de Délos dans les boîtes de plomb, et mes sandales de Patara dans le sachet à poudre d'iris ?

 

Lampito.

Oui, maîtresse ! Voici encore la lysimachia pour les cheveux, les pattes de mouches pour les sourcils, les racines d'acanthe pour le visage.

 

La Courtisane.

Cache au fond, sous mes robes de Sybaris, les planchettes de sapin qui resserrent la taille, n'oublie pas le calcul d'onagre que m'a vendu le mage, ni l'ecbolada d'Egypte qui prévient les accouchements.

 

Lampito.

Ah ! Maîtresse, je ne te reverrai donc plus.

 

Elle pleure. Saint Antoine se voit lui-même, voit un autre saint Antoine dans la rue, devant la maison de la courtisane.

 

La Courtisane.

Mets encore tout ce que j'ai de nard, de rhodinum, de safran, -et d'huiles d'amandes surtout ; car là-bas, m'a-t-on dit, elles sont mauvaises. Puisqu'il m'aime depuis ce jour où il s'aperçut, au réveil, que sa barbe sentait bon, pour avoir dormi la figure sur ma poitrine, je dois faire que mon corps transpire de molles odeurs.

 

Lampito.

Il est donc bien riche, ô maîtresse, ce roi de Pergame ?

 

La Courtisane.

Oui, Lampito, il est riche ! Et je ne veux pas, quand je serai vieille, mendier chez mes amants d'autrefois, ou devenir la complaisante des matelots. Dans cinq ans, dans dix ans, j'aurai beaucoup d'argent, Lampito ! Je reviendrai, - et si je ne puis, comme Lamia, bâtir un portique à Sicyone, ou, comme Cleiné la joueuse de flûte, peupler le Péloponèse de mes statues d'airain, j'aurai (du moins je l'espère) de quoi nourrir de gâteaux carthaginois mon roquet de Syracuse. - je prendrai un train de maison à la mode persique, avec des paons dans ma cour et des robes en pourpre d'Hermione brochées de lierres d'or, -et l'on dira : " c'est Démonassa la corinthienne qui est revenue vivre parmi nous ! Heureux celui qu'elle aime ! " car la femme riche, ô Lampito, est toujours désirée !

 

Lampito.

O maîtresse ! La jeunesse d'Athènes va dépérir d'ennui !

 

Saint Antoine s'avance vers la porte.

 

La Courtisane.

Qui donc marche dans la rue, Lampito ?

 

Lampito.

Maîtresse, c'est sans doute le vent qui souffle dans les platanes.

 

La Courtisane.

J'ai peur des archontes : s'ils savaient que je dois partir, ils m'arrêteraient.

 

Lampito.

Mais au carrefour Doré, trois mules t'attendent, avec un guide sûr qui connaît les défilés.

 

Le Faux Antoine dans la rue.

Entrerai-je ? N'entrerai-je pas ?

 

Lampito.

Ah ! Que les festins seront tristes ! Aucune, comme toi ! Ne savait, dans la bibasis dorienne, soulever à temps égaux son jupon rayé, ni danser la martypsa d'une façon plus merveilleuse ! Quand tu tournais autour des lits, la taille renversée, le bras droit étendu, en faisant, dans tes mains, sonner tes crotales noirs, le vent de ton écharpe remuait les cheveux sur le front des convives, qui se penchaient entre les flambeaux, pour voir passer ta danse.

 

Le faux Antoine s'arrête.

 

La Courtisane.

Qui donc soupire dehors, Lampito ?

 

Lampito.

Personne, maîtresse ! ... sans doute les tourterelles qui roucoulent sur la terrasse.

 

Le Faux Antoine.

Si j'entrais ? ...

 

Lampito.

Tu buvais du mendès dans les coupes carchésiennes. Tu t'asseyais sur les genoux des grands, et chacun, te prenant par la taille, voulait que tu dises quelque chose. -les philosophes échauffés dissertaient sur le beau, les peintres, avec de grands gestes, s'ébahissaient de ton profil, et les poètes, pâlissant, se sentaient frissonner sous leurs tuniques. Ce ne sont pas des barbares qui peuvent non plus t'applaudir, lorsque tu t'allonges comme un nageur sur l'épigonion aux quarante cordes d'or, ou quand, sous l'archet d'ivoire, ronfle ta cithare creuse, et que ta bouche aux doux accents s'ouvre pour les mélodies de la muse. ô Démonassa ! Toi qui as les sourcils courbes comme l'arc d'Apollon et dont le visage est beau comme la mer tranquille, tu n'auras plus les longues thesmophories se déroulant avec des choeurs sur le chemin d'éleusis, ni le théâtre de Bacchus qui glapit de la voix des mimes, ni le port où l'on se promène les soirs ! ...

 

La Courtisane.

Mais, Lampito, quelqu'un frappe à la porte !

 

Lampito.

Non maîtresse ! ... c'est l'auvent qui bat contre le mur.

 

Le Faux Antoine, tenant le marteau.

Mes genoux tremblent, je n'oserai.

 

La Courtisane se promenant sous les colonnes
la tête basse, les bras pendants.

Hélas ! Hélas ! Il faut partir ! ... adieu les longues causeries de l'atelier avec les bons sculpteurs, au bruit des ciseaux de fer qui sonnaient sur les marbres de Paros. Le maître, nu-bras, pétrissait la brune argile. Du haut de l'escabeau, où je posais debout, je voyais son vaste front se plisser d'inquiétude. Il cherchait sur mon corps la forme conçue, - et il s'épouvantait en l'y découvrant tout à coup plus splendide même que l'idéal, et moi je riais à voir l'art se désespérer, à cause du dessin de ma rotule et des fossettes de mon dos.

 

Le faux Antoine pousse la porte.

 

Lampito, se jetant sur Démonassa.

Maîtresse ! Maîtresse ! C'est l'étranger qui m'avait dit de n'en rien dire ! ...

 

Tout disparaît.

 

Antoine se relève.

Où étais-je donc ? ... dans une rue d'Athènes ? ... je n'y ai jamais été cependant ! ... n'importe ! Je suis sûr que les choses s'y trouvent ainsi. D'où vient que j'y pense encore ? ... cela est mal ! Mais pourquoi ? ... le moindre de mes désirs est tellement clos d'obstacles, que j'y peux circuler tout à mon aise, sans aucune crainte de péril. Si même je n'étais venu dans la solitude qu'après l'exercice des passions, leur rêve maintenant ne me tourmenterait pas... peut-être. Je connaîtrais les caresses qui damnent... le charme des affections maudites... les férocités du plaisir...

Il se frappe le front.

Ah ! Encore ! Encore ! Où ma pensée court-elle ? Je finis par perdre toute possession de moi-même, tant elle se trouve diffuse et répandue.

Il se croise les bras et soupire.

Autrefois pourtant j'étais calme, je vivais dans la simplicité de ma foi, et, chaque matin quand je m'éveillais, je sentais mon âme s'épanouir sous le regard de Dieu, comme une prairie couverte de rosée qui fume au soleil ! ... - oui, autrefois ! Au commencement... je venais de quitter la maison...

 

Le Cochon.

J'ai souvenir d'une basse-cour, entre quatre murs, avec une mare bourbeuse, un large fumier gras et une auge de bois neuf, toujours pleine de son. Je dormais à l'ombre, le groin posé sur des tétines roses, et j'avais continuellement dans la gorge le goût du lait.

 

Antoine.

Qui l'habite maintenant, la maison paternelle ? ... oh ! Comme ma mère pleurait, quand je suis parti ! ... pense-t-elle â moi toujours ? ... vit-elle encore ? ... elle doit être bien vieille... bien vieille ! ...

Et, clignant des yeux vers l'horizon, il aperçoit tout au loin, au milieu des sables, de petites cabanes en terre grise sous un bouquet de palmiers dont les rameaux se balancent. Des chiens se traînent sur les seuils déserts, un troupeau de buffles passe et même il distingue, dans les palissades de roseau sec, des poules picorant du blé, sous le ventre des ânes.

Mais une Vieille Femme qui file au fuseau, sort de sa maison en regardant d'un air inquiet. Elle est toute courbée, ridée, maigre, couverte de haillons, et, de temps à autre, pour essuyer ses paupières rouges, elle prend à pleines mains les longs cheveux qui lui pendent sur les épaules, plus blancs et pêle-mêle que le lin de sa quenouille, et elle murmure :

Les Publicains ont tout enlevé ! ... je suis malade... je vais mourir... où est-il donc !

 

Antoine.

Me voilà, mère ! C'est moi ! C'est moi ! Je reviens !

Et, courant les bras étendus, il se heurte contre la roche et s'y ensanglante le visage. Il regarde autour de lui. La lampe brûle, le cochon sommeille, les bribes des paniers, par terre, se soulèvent au vent.

Il pleure.

Ah ! Je suis blessé ! ... je souffre ! ... je n'ai pourtant jamais fait de mal à personne, moi ! D'où vient tout cela ? Pourquoi donc ?

Silence. Il reprend :

Il faudrait... que je puisse fixer mon attention sur quelque chose d'inébranlable et qu'elle n'en bougeât pas ; mais sur quoi ? ... ah ! Si j'essayais de lire cette vieille Bible que l'ermite Paul, en mourant, m'a donnée !

Il va dans sa cabane, en rapporte un livre, s'assoit sur le banc, feuillette tout au hasard, puis il lit : " ... après s'être consolé de cette perte, alla à Thamnas avec Hiras D'Odollam, le pasteur de ses troupeaux... " ah ! ... cela me fait du bien... ma tête se dégage ! " ... pour voir ceux qui tondaient ses brebis... "

Un bêlement part de l'horizon.

C'est comme si j'y étais... et même il me semble qu'au loin...

Une lueur ardente poudroie dans l'atmosphère ; les terrains se haussent, et le sable tout doucement disparaît sous l'herbe.

" Thamar ayant été avertie que Judas, son beau-père, allait à Thamnas... "

De grandes montagnes découpent dans un ciel violet leurs pics bleus escalopés. Il y a des tentes sur les collines, avec des troupeaux de moutons noirs. On entend crier les pasteurs ; les clochettes tintent.
Et, continuant à lire, Antoine voit en face de lui deux chemins qui s'entre-croisent.
Une femme vient s'asseoir au bord. Ses prunelles brillent dans la fente de son voile blanc qui lui passe à plusieurs tours sur le visage, et écarte de sa tête ses gros anneaux d'or, en soulevant le bout de ses oreilles. La brise colle contre son ventre sa robe d'été qui s'agite derrière elle, en claquant à l'air comme un drapeau.
Un pasteur s'avance vêtu d'un manteau jaune attaché autour de son front par un cercle d'airain. Il porte un bâton recourbé et marche gravement dans des sandales en peau de bouc.
Il s'approche, ils sont face à face, ils se parlent bas. L'homme retire de son doigt une bague d'argent, de sa tête le cercle d'airain, dépose son bâton, et

 

La Femme passe la bague à son doigt,
le cercle à son bras, prend le bâton et dit :

Tout de suite ! ... là ! ...

 

Le Pasteur.

Mais les crottes de bouc abîmeraient ta belle robe.

 

Ils s'éloignent et le pasteur reprend :

Il doit y avoir, aux environs, quelque citerne abandonnée...

 

La Femme.

Tu es sot comme un enfant, pasteur à barbe longue !

 

Le Pasteur, en riant.

Quelle joyeuse fille tu fais ! Toi. Je voudrais bien voir ta figure.

 

La Femme, d'un air effrayé.

Non pas ! Non pas !

Elle s'accouve, sa robe jaune s'accroche par la frange aux épines, et le soleil devient si fort, si lumineux, qu'ils disparaissent dans un éblouissement. Les roches se fendent, les herbes s'enflamment, toute la vallée fume comme si elle était couverte de cratères. De grands nuages glissent sur le ciel, pareils à d'immenses voiles de pourpre emportés par le vent.

 

Antoine, haletant, laisse tomber la Bible.

Oh ! J'ai soif ! Ma chair brûle !

Tout disparaît, et, à la lueur oblique de la lune, on aperçoit une onde claire, qui va se perdant sous des troncs d'arbres. Les grosses racines hors de l'eau sont couvertes de mousse. Les branches supérieures se courbent en dôme, et, çà et là, passe un jour verdâtre qui chatoie sur les feuilles, tremblote à la pointe des herbes, scintille contre les cailloux, allonge des moires sur le sable mouillé. Des vapeurs blanches, suspendues, se déchirent lentement. La rosée coule le long des écorces, et un grand saule traverse tout, avec une liane qui retombe, d'un bout à l'autre.

Ah ! Qu'il fait bon ! Il pleut ! J'entends les gouttes... et ma poitrine se dilate à des senteurs de verdure... comme autrefois, dans ma jeunesse, quand je courais sur les montagnes après les cerfs légers...

Il tombe en rêverie.

Et la voix des chiens m'arrivait avec le bruit des torrents et le murmure du feuillage.

Deux lévriers accouplés passent leurs museaux par les branches, tout en tirant sur la corde que retient du doigt une jeune femme court vêtue. Elle marche vite en regardant derrière elle. Un petit carquois lui bat sur le dos. La fraîcheur du matin a rendu rose sa figure ovale couronnée de cheveux bruns humides. Elle jette sur le gazon ses flèches et son arc, attache à un troène ses chiens qu'elle apaise, et, s'appuyant sur une seule jambe, se met à défaire le lacet de sa chaussure crétoise.

Des fluides de feu me courent sous la chair, des envies de vivre me prennent. Tout mon être rugit ! J'ai faim, j'ai soif ! ...

Antoine s'avance. D'autres femmes accourent. Elles retirent leurs vêtements qu'elles accrochent aux branches des arbres. Elles frissonnent, entrent dans l'eau, la tâtent avec le pied, s'en jettent au visage. Elles rient, il rit. Elles se penchent, Antoine se penche.

Ah ! Ah ! Ah ! Vive la gaieté ! Je barbote, je bois, je suis heureux ! Il ne me manque qu'une table bien servie ! ...

Alors se découvre sous un ciel noir une salle immense, éclairée par des candélabres d'or.
Des socles de porphyre, supportant des colonnes à demi perdues dans l'ombre, tant elles sont hautes, vont s'alignant à la file, en dehors des tables, qui se prolongent jusqu'à l'horizon, où apparaissent, dans une vapeur lumineuse, des architectures énormes : pyramides, coupoles, escaliers, perrons, des arcades avec des colonnades et des obélisques sur des dômes. Entre les lits de bronze à pieds d'argent et les longues buires d'où ruisselle un vin noir, des choeurs de musiciens couronnés de violettes pincent de grandes harpes, en chantant d'une voix vibrante, et, tout au fond, plus haut, seul, coiffé de la tiare et vêtu d'écarlate, mange et boit, le roi Nabuchodonosor.
Derrière lui, une statue colossale faite à son image étouffe des peuples entre ses bras, et, portant un diadème de pierres creuses qui renferment des lampes, projette tout à l'entour des rayonnements bleus.
Aux quatre coins de sa table, quatre prêtres, en manteaux blancs et bonnets pointus, tiennent des encensoirs dont ils l'encensent. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs sans pieds ni mains, auxquels il jette à manger ; et plus bas se tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux, étant tous aveugles.
Les esclaves courent portant des plats, des femmes circulent versant à boire, les corbeilles crient sous le poids des pains, et un dromadaire chargé d'outres percées passe et revient, laissant couler de la verveine pour rafraîchir les dalles. Les couteaux miroitent, les fleurs s'effeuillent, les pyramides de fruits s'écroulent, les candélabres brûlent.
Des belluaires amènent en souriant des lions qui se mettent à gronder. Des danseuses, les cheveux pris dans des filets, tournent sur les mains, en crachant du feu par les narines. Des bateleurs nègres jonglent, des oiseaux s'envolent, des enfants nus se lancent des pelotes de neige qui s'écrasent en tombant contre les argenteries claires. Les cymbales retentissent, le roi boit. Il essuie avec son bras les parfums de sa figure. Il mange dans les vases sacrés. Il roule des yeux.
C'est comme le bruit de la mer, tant il y a de monde ! Et un nuage flotte sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines ! Quelquefois une flammèche des grands flambeaux s'envole, arrachée par le vent, et traverse la nuit comme une étoile qui file.
Tout à coup un homme vêtu de peaux de chèvre apparaît. Le roi tombe de son trône, les colonnes avec leurs chapiteaux se renversent comme des arbres, les plats s'entre-choquent comme des vagues d'or, tout le monde se lève et l'on n'aperçoit plus que des dos qui fuient...

Antoine se retrouve devant sa cabane. Il fait grand jour.

Comment ! ... le soleil brille ! Et tout à l'heure j'étais dans la nuit ! Voilà bien ma cabane cependant, c'est bien moi.

Il se palpe.

Voilà mon corps ! Voilà mes mains ! Mon coeur palpite ; et le cochon est toujours là... vautré sur le sable avec l'écume à la bouche. Voyons ! Voyons ! Remettons-nous ! Je suis seul ! ... non ! Personne n'est venu ; cela est sûr !

Mais il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres, vêtus de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant tous de figure. Ils ne bougent point, les onagres non plus, qui, abaissant leurs oreilles longues et, tendant le cou, montrent leurs gencives, en écartant les lèvres.
Antoine se retourne ; et il voit trois autres cavaliers semblables, sur de pareils onagres, dans la même posture.
Il se recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent leur museau contre lui, en essayant de mordre son vêtement.
Un bruit de tam-tam et de clochettes. Une grande clameur, des voix qui crient : " par ici ! ... par ici ! ... c'est là ! " et des étendards paraissent entre les fentes de la montagne, avec des têtes de chameaux en licol de soie rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de voiles jaunes, montées à califourchon sur des chevaux pie.
Les bêtes haletantes se couchent. Les esclaves se précipitent sur les ballots, pour en dénouer les cordes avec leurs dents. On déroule des tapis bariolés, on étale par terre des choses qui brillent.
Un éléphant blanc, caparaçonné d'un filet d'or, accourt en secouant le bouquet de plumes d'autruches attaché à son frontal. Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées, paupières à demi closes et se balançant la tête, il y a une femme si splendidement vêtue qu'elle envoie des rayons tout autour d'elle, et derrière, à la croupe, debout sur un pied, un nègre en bottines rouges, avec des bracelets de corail, tient à sa main une grande feuille ronde dont il l'évente, en souriant.
La foule se prosterne, l'éléphant plie les genoux, et la reine de Saba, se laissant glisser de son épaule, descend sur les tapis et s'avance vers saint Antoine.
Sa robe en brocart d'or, divisée régulièrement par des falbalas de perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage étroit rehaussé d'applications de couleur qui représentent les douze signes du zodiaque. Elle a des patins très hauts dont l'un est noir et semé d'étoiles d'argent, avec un croissant de lune, et l'autre, qui est blanc, est couvert de gouttelettes d'or, avec un soleil au milieu.
Ses larges manches, garnies d'émeraudes et de plumes d'oiseaux, laissent voir à nu son petit bras rond orné, au poignet, d'un bracelet d'ébène ; et ses mains, chargées de bagues, se terminent par des ongles si pointus, que le bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles. Une chaîne d'or plate lui passant sous le menton monte le long de ses joues, s'enroule en spirale autour de sa haute coiffure, poudrée de poudre bleue, puis, redescendant, lui effleure les épaules et vient s'attacher sur la poitrine à un petit scorpion de diamant qui allonge la langue entre ses seins.
Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de ses paupières est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache brune, et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son corset la gênait.
Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert à manche d'ivoire, entouré de sonnettes vermeilles, et douze négrillons crépus portent la longue queue de sa belle robe, dont un singe tient l'extrémité qu'il soulève de temps à autre, pour regarder dessous.

 

La Reine De Saba.

Ah ! Bel ermite ! Bel ermite ! Mon coeur défaille !

 

Antoine en se reculant.

Va-t'en ! Tu es une illusion ! Je le sais, arrière !

 

La Reine De Saba.

A force de piétiner d'impatience, il m'est venu des calus au talon et j'ai cassé un de mes ongles. J'envoyais des bergers qui restaient debout sur les montagnes, la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes les routes, en demandant à chaque passant : " l'avez-vous vu ? " le soir, enfin, je descendais de ma tour, c'est-à-dire que mes servantes m'emportaient dans leurs bras ; car je m'évanouissais régulièrement, quand se levait l'étoile de Sirius.

 

Antoine, à part.

Mais j'ai beau fermer mes paupières, je l'aperçois toujours ! ...

 

La Reine De Saba.

On me faisait revenir, en brûlant des herbes, et l'on m'introduisait dans la bouche, avec une spatule de fer, une confiture des Indes qui a la vertu de rendre les rois heureux, et dont j'ai tant avalé qu'il m'en reste au fond de la gorge une démangeaison. Je passais mes nuits le visage tourné vers la muraille, et je pleurais ! Mes larmes, à la longue, ont fait deux petits trous sur la mosaïque, comme des flaques d'eau de mer dans les rochers. Car je t'aime... oh oui ! Beaucoup !

Elle lui prend la barbe.

Ris donc, bel ermite ! Ris donc ! Je suis très gaie, tu verras ! Je pince de la lyre, je danse comme une abeille et je sais une foule d'histoires à raconter, toutes plus divertissantes les unes que les autres. Tu ne t'imagines pas la longue route que nous avons faite ! L'ongle des chameaux est usé, et voilà les onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue.

Antoine regarde, et les onagres en effet sont étendus par terre, immobiles.

Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train égal, avec un caillou dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret toujours plié et galopant toujours ! On n'en retrouvera pas de pareils ! Ils me venaient de mon grand-père maternel, l'empereur Saharil, fils d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah ! S'ils vivaient encore, nous les attellerions à une litière pour nous en retourner vite à la maison. Mais... comment ? ... à quoi songes-tu ?

Elle l'examine.

Ah ! Quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je t'épilerai.

Antoine reste tout immobile, plus raide qu'un pieu, pâle comme un mort et les yeux écarquillés.

Tu as l'air triste ! à cause donc ? Est-ce de quitter ta cabane ? Moi, j'ai tout quitté pour toi, jusqu'au roi Salomon qui, cependant, a beaucoup de sagesse, vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe ! Je t'ai apporté mes cadeaux de noces. Choisis !

Elle se promène entre les rangées d'esclaves et les marchandises.

Voici du baume de Génézareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon, du cinnamome et du silphium bon à mettre dans les sauces. Il y a là dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre d'Elisa ; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin réservé pour les rois d'Assyrie et qui se boit pur dans une corne de licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'île Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas, animal perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Emath et ces franges à manteau, de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a... mais viens donc ! Viens donc !

Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste. Elle continue :

Ce tissu mince qui craque sous les doigts, avec un bruit d'étincelles, est la fameuse toile jaune apportée par les marchands de la Bactriane. Il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage. Je t'en ferai faire des robes que tu mettras à la maison. Poussez les crochets de l'étui en sycomore et donnez-moi la cassette d'ivoire qui est au garrot de mon éléphant ! On retire d'une boîte quelque chose de rond recouvert d'une peau, et l'on apporte un petit coffret chargé de ciselures. Veux-tu le bouclier de gian-ben-gian, celui qui a bâti les pyramides ? Le voilà ! Il est composé de sept peaux de dragons mises l'une sur l'autre, jointes par des vis de diamant et qui ont été tannées dans de la bile de parricide. Il représente d'un côté toutes les guerres qui ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les guerres qui auront lieu jusqu'à la fin du monde. La foudre rebondit dessus, comme une balle de liège. Si tu es brave, tu le passeras à ton bras et tu le porteras à la chasse. Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boîte ! Retourne-la ! Tâche de l'ouvrir ! Personne n'y parviendrait. Embrasse-moi, je te le dirai.

Elle prend saint Antoine par les deux joues ; il la repousse à bras tendus.

C'était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin, nous conclûmes un marché. Il se leva et, sortant à pas de loup... elle fait une pirouette. Ah ! Ah ! Bel ermite ! Tu ne le sauras pas ! Tu ne le sauras pas !

Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.

J'ai bien d'autres choses encore, va ! J'ai des trésors enfermés dans des galeries où l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'été en treillage de roseaux et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu de lacs grands comme des mers, j'ai des îles rondes comme des pièces d'argent, toutes couvertes de nacre et dont les rivages font de la musique au battement des flots tièdes qui se roulent vers le sable. Les esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières et pêchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des plantes à des vinaigres et battent des pâtes. J'ai des couturières qui me coupent des étoffes, des orfèvres qui me travaillent des bijoux, des coiffeuses qui sont à me chercher des coiffures, et des peintres attentifs versant sur mes lambris des résines bouillantes qu'ils refroidissent avec des éventails. J'ai des suivantes de quoi faire un harem, des eunuques de quoi faire une armée. J'ai des armées, j'ai des peuples ! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos des trompes d'ivoire.

Antoine soupire.

J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'éléphants, des couples de chameaux par centaines, et des cavales à crinières si longues que leurs pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux à cornes si larges que l'on abat les bois devant eux quand ils pâturent. J'ai des girafes qui se promènent dans mes jardins et avancent leur tête sur le bord de mon toit, quand je prends l'air après dîner. Assise dans une coquille et traînée par des dauphins, je me promène dans les grottes, écoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays des diamants, où les magiciens, mes amis, me laissent choisir les plus beaux ; puis je remonte sur la terre et je rentre chez moi.

Elle allonge les lèvres, pousse un sifflement aigu, et un grand oiseau qui descend du ciel vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure dont il fait tomber la poudre bleue. Son plumage de couleur orange semble composé d'écailles métalliques. Sa petite tête garnie d'une huppe d'argent représente un visage humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour et une immense queue de paon, qu'il étale en rond derrière lui. Il saisit dans son bec le parasol de la reine, chancelle un peu avant de prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes et demeure immobile.

Merci, beau Simorg-Anka ! Toi qui m'as appris où se cachait l'amoureux. Merci ! Merci ! Messager de mon coeur ! Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le soir, il revient, il se pose aux pieds de ma couche ; il me raconte ce qu'il a vu ; les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les navires, les grands déserts vides qu'il a contemplés du haut des cieux, et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.

Elle passe langoureusement ses bras au cou de saint Antoine.

Oh ! Si tu voulais ! Si tu voulais... j'ai un pavillon sur un promontoire, au milieu d'un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé de plaques de verre, parqueté d'écailles de tortue, et s'ouvre aux quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'épaule. Nous dormirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le soleil à travers des émeraudes ! Viens !

Le Simorg-Anka fait tourner comme des roues les yeux scintillants de sa queue, et la reine de Saba soupire :

Mais je meurs ! Je meurs !

Antoine baisse la tête.

Ah ! Tu me dédaignes ! ... adieu !

Elle s'éloigne en pleurant. Le cortège se met en marche ; Antoine la regarde ; elle s'arrête.

Bien sûr ? ... une femme si belle ! Qui a un bouquet de poil entre les seins ! Elle rit. Le singe qui tient le bout de sa robe la soulève à bras tendus, en bondissant. Tu te repentiras, bel ermite ! Tu gémiras, tu t'ennuieras. Mais je m'en moque ! La ! La ! La ! ... oh ! Oh ! ... oh ! Oh !

Elle s'en va, la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied. Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires, l'éléphant, les suivantes, les mulets qu'on a rechargés, les négrillons, le singe, les courriers verts tenant à la main leur lis cassé, et la reine de Saba s'éloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif qui ressemble à des sanglots ou à un ricanement. Mais sa robe traînante, qui s'allonge par derrière à mesure qu'elle s'en va, arrive comme un flot jusqu'aux sandales de saint Antoine. Il pose le pied dessus : tout disparaît.

Antoine.

Qu'ai-je fait ? Misérable !

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