La Tentation de Saint-Antoineversion de 1856
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DEUXIEME PARTIE
Saint Antoine est dans la chapelle, entre les trois Vertus théologales. On entend un grand rire. Le Diable paraît, terrible, hideux, velu, la bouche garnie de défenses comme un sanglier, et des flammes violettes lui sortent des yeux. L'Orgueil se redresse, l'Envie siffle, la Luxure se gratte les reins, l'Avarice tend la main, la Colère hurle, la Gourmandise fait claquer ses mâchoires, la Paresse soupire.
Le Diable. Ah ! Je vous enfermerai dans la géhenne et je vous fouetterai avec les cupidités d'un autre monde pour ranimer vos forces éteintes ! N'y a-t-il plus...
Les Péchés, tous à la fois. C'est l'Orgueil qui l'a sauvé ! Nous l'allions prendre !
La Luxure. Elle glace les coeurs sous des résolutions vertueuses !
L'Avarice. Elle jette au vent mes trésors !
La Colère. Elle a inventé la clémence !
La Gourmandise. Elle a institué le jeûne !
La Paresse. Son pied me frappe...
L'Envie. Elle me repousse ! Je m'agite continuellement à courir dans son ombre !
L'Orgueil descend une marche de la chapelle,
tourne la tête sur l'épaule, entreferme ses paupières et répond :T'ai-je jamais supplié de me suivre, toi Envie ? Pourquoi viens-tu sucer à ma poitrine le venin qui la gonfle ? Cela te ranime, avoue-le ! Tu te délectes, Avarice, à frotter tes regards sur la dorure de mes palais, - et c'est moi, Colère, qui fais sonner tes tambours ! Ignores-tu donc, Gourmandise imbécile, les illusions que je te donne ? Je cisèle tes plats, je régale tes parasites ! à moi les défis de mangeailles, les paris de boire dont on crève, et la cruauté du goinfre qui digère !
Les Péchés. Ah ! Comme elle se vante ! Comme elle bavarde !
L'Orgueil. Mais toi, Luxure, tu me devrais chérir ! J'emplis le coeur des patriciennes, et c'est là ce qui fait à leur sein ce majestueux mouvement si placide et si beau. J'ai la soie qui bruit, le bracelet qui sonne, la chaussure qui craque, la toilette éhontée, l'oeil ouvert et l'âpre excitation que vous envoie l'insolence des attitudes. Je suis l'audace ! Je te pousse aux aventures ! Toutes les ignominies se sèchent à mon foyer... entends-tu hennir d'orgueil les prostitutions triomphantes ?
Les Péchés. Eh ! Qu'importe, nous souffrons, nous autres !
L'Envie. Non ! Père ! C'est moi qu'il faut plaindre. Mes ongles sont usés : aiguise-les !
La Gourmandise. Me voilà pleine jusqu'à la gorge ! -la peau du ventre me crève. Mais j'ai toujours faim, j'ai toujours soif ! Imagine quelque chose qui soit en dehors des nourritures et même de la création !
L'Avarice. J'ai pourtant ravagé la terre, percé les montagnes, égorgé les animaux, abattu les forêts et vendu tout ce qu'il y avait à vendre : le corps et l'âme, les pleurs et le rire, le baiser, l'idée ! Oh ! Si je pouvais attraper les rayons du soleil pour les fondre en pièces d'or !
La Colère. Frotte-moi, ô Père, avec un vinaigre distillé par la haine. Car je tombe de langueur au sourire de la Luxure, ou bien aux séductions de l'Avarice. Que je casse ! Que je broie ! Que je tue ! Il me semble que j'ai l'océan dans ma poitrine. Des fureurs s'y entrechoquent, et je frémis comme la falaise au battement des marées.
La Paresse, bâillant. Sur un mol édredon... au souffle d'une brise... en bateau... ne faisant rien... hâh... hâh !
Elle s'endort.
La Luxure. Je voudrais, comme dans un gouffre qui n'en finirait, sentir que je descends continuellement dans la volupté... où est-elle, cette chose qu'il me semble poursuivre à travers la possession ? Car j'entrevois, au fond du plaisir, comme un vague soleil dont les rayons m'éblouissent et dont la chaleur m'enflamme. Oh ! Si j'avais, pour palper, des mains sur tout mon corps, si j'avais pour baiser, des lèvres au bout des doigts !
Le Diable. Ne criez pas si haut ! Travaillez toutes ensemble ! Aidez-moi !
Désignant saint Antoine.
Faites éclore en sa pensée des imaginations nouvelles, et il aura un désespoir atroce, des déchirements de convoitise, des rages d'ennui ! Qu'il passe des langueurs de la paresse dans les frénésies de la colère ! Qu'il s'affame tout à coup devant des festins s'illuminant, qu'il se traîne en rut sur les planches de sa cabane, qu'il se compare aux heureux et qu'il exècre le monde ! Qu'il s'exalte dans la pénitence et qu'il éclate d'orgueil ! Qu'il soit à vous ! Qu'il soit à moi ! Allez ! Convoquez les démons, vos fils et vos petits-fils, avec toutes les fièvres, les fantaisies délirantes et les vastes amertumes.
Le Diable se retire au fond de la scène, s'assoit sur la Paresse, pose la Luxure entre ses jambes et déploie, comme une chauve-souris, ses grandes ailes verdâtres, où les autres péchés viennent s'abriter. L'Orgueil, par derrière, passe la tête sur son épaule et le baise au front.
Antoine entre les Vertus. Reviendront-elles ?
L'Espérance. Nous sommes là ! Ne crains rien !
La Foi debout, toute droite et immobile. Crois ce que tu ne vois pas, crois ce que tu ne sais pas, -et ne demande point à voir ce que tu espères, ni à connaître ce que tu adores ! Les profanes n'écoutent que la voix des sens et le témoignage de l'entendement, mais les fils du Christ méprisent leurs sens et s'en rapportent à la parole du verbe. Car le verbe est éternel, les sens mourront et l'entendement s'évaporera, comme l'odeur d'un vin répandu ! ... espère la grâce pour l'obtenir, garde-la pour qu'elle s'augmente, n'en désespère pas pour qu'elle revienne !
La Charité à genoux, comme auprès d'un moribond. Jeûne pour les pécheurs, prie pour les idolâtres, macère-toi pour les impurs ! Arrache de ton âme toutes les affections du monde ! Moins il y en aura, plus elle se tiendra haute, comme les sapins, sur les montagnes, qui vont diminuant de feuillage, à mesure qu'ils se rapprochent des cieux !
Antoine. Oh ! Parlez ! Parlez ! Une douceur infinie me pénètre !
L'Espérance, levant vers le ciel ses grands yeux bleus. La barque roulait sur les flots, et Jésus dormait. On entendait dans les ténèbres le vent qui criait, tout en colère : " levez-vous, maître, dirent-ils, et chassez les vents ! " la barque est ton coeur qui porte la foi. Ne la laisse pas dormir, car la tempête augmentait parce que le Seigneur dormait. Quand il rouvrit la paupière, elle disparut. Pour traverser d'un bord à l'autre, n'aie donc souci des éclairs qui t'éblouissent, des vagues qui t'assourdissent, -ni de la rame, ni de la voile, ni de la nuit, ni de l'orage ! Le Seigneur n'est-il pas là ?
Antoine, se serrant contre les vertus. Oh ! Plus près ! Plus près !
La Foi. Hosannah ! Gloire à dieu !
Les Péchés tout à coup se mettent à hurler.
Antoine en sursaut. Ah ! Sauvez-moi !
Les Vertus. Courage, Antoine ! Les tentations du diable assailliront toujours la croyance du seigneur, et les nefs tressailliront d'harmonie sous les rafales de l'ouragan qui flagellera leurs murs.
Les Péchés. Ils s'écrouleront à la fin, car nous sommes éternellement jeunes comme l'aurore, fortes comme la chair, immortelles comme l'esprit.
(passage supprimé par Flaubert à la page 76 de son manuscrit
La Foi. Je grandirai, je deviendrai valeureuse et dominatrice.
La Colère. Moi, je maudirai, je persécuterai, je brûlerai, j'assassinerai.
La Charité. Je prodiguerai mon sang dans les apostolats. Je verserai l'aumône avec les consolations, et je laverai toutes les misères, depuis la plaie du lépreux jusqu'au sarcasme de l'impie.
L'Orgueil. Moi, j'emplirai l'église de pompes assyriennes. J'y mettrai des vases d'or, de la pourpre, des incrustations de diamants, des baldaquins en plumes d'autruche, et le successeur de saint Pierre fera baiser par les rois le satin de ses sandales.
L'Avarice. Je vendrai les os des martyrs, le rachat du crime, la chair de Dieu, les joies du ciel.
L'Espérance. La voix des cloches se répandra dans les airs, comme des séraphins qui chantent, et tous les peuples béniront le très-haut dans une langue sonore et pontificale.
La Logique. Une rage démoniaque les fera délirer à l'infini. Il y aura des débordements de parole, des fleuves de sang.
La Foi. Le parfum de mes encensoirs purifiera les âmes, et les plus forts se dégageront de toute étreinte, pour mieux aviver l'amour céleste qui les brûlera continuellement.
La Luxure. Et l'homme toujours béant après mes joies, placera dans l'église son éternelle divinité : la femme ! Il la rêvera couronnée d'étoiles, souriante, blonde, les joues roses et les seins gonflés de lait, comme une Cybèle de Syrie !
La Logique. Ainsi chacun assouvira, dans cette religion, les propres cupidités de son coeur. Le maître l'aimera pour les soumissions qu'elle exige, l'esclave pour les affranchissements qu'elle promet, le poète pour ses formes, le philosophe pour sa morale, d'autres pour sa politique ou son antiquité ; car nous la pénétrerons de nos haleines, et nous l'enflammerons de nos ardeurs, puisque nous sommes éternellement jeunes... )
Le Diable. Oui, allons ! Entrons ! Chassons-les !
Une Voix d'Enfant. Mère ! Mère ! Attends-moi !
Et l'on voit accourir la Science, enfant en cheveux blancs et aux pieds grêles.
La Science à l'Orgueil. Si tu savais comme je suis malade et quels bourdonnements j'ai dans la tête ! Pourquoi, ô mère, toutes ces écritures que j'épelle ? Le vent parfois éteint mon flambeau, et alors, je reste seul pleurant dans les ténèbres...
Les Péchés. Qu'a-t-il donc ? Que lui faut-il ?
L'Avarice. Veux-tu venir avec moi ?
La Science. Non ! J'ai poli tes diamants, j'ai battu tes monnaies, j'ai tissé tes étoffes !
La Gourmandise. Veux-tu venir avec moi ?
La Science. Non ! Je sais faire pousser la vigne et comment se chassent les bêtes.
L'Envie. Veux-tu venir avec moi ?
La Science. Non ! Je n'ai pas de haine.
La Colère. Veux-tu venir avec moi ?
La Science. Non ! Rien ne m'irrite !
La Paresse. Repose-toi !
La Science. Non ! ... comme les astres qu'elle contemple, ma pensée va toujours d'elle-même, accomplissant son irrésistible voyage, et nous décrivons ensemble dans les cieux de gigantesques paraboles.
La Luxure. Veux-tu venir avec moi ?
La Science. Non ! Je t'ai harassée d'ardeurs inquisitives, j'ai vu suer ton fard sous les efforts que tu faisais pour avoir du plaisir. O Luxure, tu circules en liberté, belle et levant la tête. à tous les carrefours de l'âme, on retrouve ta chanson, et tu passes au bout des idées, comme la courtisane au bout des rues. Mais tu ne dis pas les ulcères qui rongent ton coeur, ni l'immense ennui qui suppure de l'amour ! Va-t'en ! Va-t'en ! Je suis las de ton visage. J'aime mieux les fucus au flanc des falaises que tes cheveux dénoués ! J'aime mieux le clair de lune s'allongeant dans les ondes que ton regard éperdu se noyant dans la tendresse. J'aime mieux le marbre, la couleur, l'insecte et le caillou ! J'aime mieux ma solitude que ta maison et mon désespoir que tes chagrins.
L'Orgueil. Console-toi, petit, tu grandiras ! Je te ferai boire d'un bon vin amer et coucher sur des herbes sauvages !
Antoine est toujours à genoux entre les trois Vertus théologales qui étendent devant lui leurs robes blanches pour l'abriter, mais Le Diable prend la science par la main, et, lui montrant la Foi dans la chapelle :
Regarde ! ... tu l'extermineras !
La Science donnant des coups de pied contre la porte Ouvrez-moi ! Il est temps !
Les Péchés grattent le mur avec leurs ongles. Oh ! Le ciel s'ébranle ! Tout va crouler !
La Science. Je te dirai les origines ! Je t'étalerai des preuves : tu verras...
La Foi. N'importe ! Continue !
Antoine. Père qui êtes aux cieux...
Les Péchés hurlent, il se détourne. Ah ! Que ferais-je ? ...
La Foi. Prie le Fils !
La Science. Origène pourtant l'a défendu !
La Foi. Implore les Anges !
L'Orgueil. Mais ils ne peuvent, puisqu'ils sont incorporels, participer comme toi aux mérites de Jésus-Christ ! Ils n'ont pas souffert, ils n'ont pas de vertu. Ils te jalouseraient, s'ils te connaissaient.
La Charité. Pense aux martyrs !
La Science. Mais toutes les religions, tous les amours et tous les vices ont eu leurs martyrs, comme ton Dieu.
Antoine. Oh ! Que je voudrais m'en aller prier sur leurs tombeaux ! ...
La Gourmandise. La nuit, n'est-ce pas ? Quand les petites lampes grésillent dans le brouillard, parmi les plats de viande et les coupes qui fument... les fidèles font des orgies pour le salut des morts, et ils s'en retournent le matin, en chancelant dans les herbes.
Antoine tirant les Vertus par leurs robes. Répondez donc ! Dites quelque chose ! Agissez vite !
La Foi. Le dogme...
La Logique, l'interrompant. Rien ne le prouve !
La Charité. La bonté du Seigneur...
L'Envie, éclatant de rire. Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
L'Espérance. Les joies du paradis...
La Logique. Lequel donc ? Est-ce le jardin de Moïse ou la Jérusalem lumineuse, ou le ciel immonde d'Epiphane ? Iras-tu dans les planètes de Manès, dans les champs élysées des idolâtres, dans l'empyrée vague des philosophes ? Apporteras-tu avec toi, dans le firmament mystique, ton corps humain ressuscité ? Mais la chair et le sang n'y entrent pas, disait saint Paul !
Et saint Antoine n'entend plus la voix des vertus dont les lèvres continuent à frémir d'un mouvement rapide et monotone, comme des feuilles d'arbre agitées. Il tend les oreilles et il reste tout béant.
La Logique. Pourquoi tentait-il Judas en lui confiant la bourse !
L'Envie. Il n'a pas succombé, lui, car un ange le soutenait dans son angoisse.
La Logique. Il n'était point pur du péché, puisqu'il naquit de la femme.
La Science. Il descendait de Rahab la paillarde, de Bethsabé l'adultère, de Thamar l'incestueuse.
La Logique. Pourquoi ne vint-il pas chez Lazare, pourquoi repoussait-t-il sa mère ? Pourquoi avait-il besoin du baptême ? Pourquoi avait-il peur de mourir ?
Antoine, aux Vertus. Oh ! Vous pâlissez !
Tous à la Fois. Ah ! Tu chanteras ! Tu danseras ! Tu riras !
Il court éperdu, pour fuir.
L'Orgueil crie : Assez prié, Antoine ! Tu as la grâce !
Antoine. Comment ? ... et les Tentations qui sont là !
Le Diable fait aux péchés un signe rapide.
L'Orgueil. Elles n'y sont plus ! Regarde !
Les Péchés ont disparu.
Antoine, examinant. Oui... en effet...
L'Orgueil, avec le serpent qu'il tient dans sa poitrine, frappe la Foi au visage, et les Vertus s'en vont sans que l'ermite s'en aperçoive.
L'Orgueil reprend : Sors de ta chapelle ! Sors donc ! Hume l'air !
Antoine dehors. Comme la nuit est douce ! Comme le temps est pur ! Comme les étoiles scintillent !
Il se promène, les bras pendants. L'Orgueil marche derrière lui dans son ombre.
Comment les autres hommes peuvent-ils pourvoir à leur salut avec leur femme, leur métier, tous les tracas de la vie ? ... moi, grâce au ciel, rien ne me dérange. Je commence le matin par faire ma prière. Ensuite je donne à manger au cochon : cela m'amuse ; puis je balaie ma case, je prends mes paniers ; enfin arrive l'heure de l'oraison...
On entend rire le Diable.
J'ai été bien tourmenté tantôt... oui ! ... cruellement ! ... oh ! Je ne laisserai plus les mauvaises pensées revenir ! Je sais maintenant comme elles s'y prennent.
Son pied heurte quelque chose ; il le ramasse.
Tiens ! Une coupe en argent ! Il y a dedans une pièce d'or... quoi ? Une seconde ! Une autre ! Oh ! Oh ! Oh ! La coupe se remplit de pièces d'or. Mais quelle couleur ! ... cela change ! .., c'est de l'émeraude ! Oh ! Oh ! ... et elle se fait toute transparente ! Lumineuse ! ... c'est du diamant ! Elle me brûle ! Ah !
Des rubis, des turquoises, des onyx, des perles et des topazes débordent de la coupe. Antoine lâche les mains. Elle se tient en l'air, et allongeant sa tige, s'épanouit par le haut comme un grand lotus, d'où ruisselle continuellement une cascade de pierres précieuses.
Non ! Je ne veux pas !
Il donne un coup de pied dans la coupe : la vision disparaît.
Ah ! Quand donc serai-je tranquille ? Quel pécheur je fais ! Je ne puis avoir une idée sans perdre mon âme ! à moi ! à moi, souffrances de la chair !
Il saute sur la discipline.
Le Cochon se réveille. Quel rêve ! J'étais au bord d'un étang. J'y suis entré, car j'avais soif, et l'onde, tout à coup, s'est changée en lavure de vaisselle. Alors une brise chaude comme une exhalaison de cuisine a poussé vers ma gueule des restes de nourriture qui flottaient au loin, çà et là. Plus j'en mangeais, plus j'en voulais manger, et je m'avançais continuellement, faisant avec mon corps un sillon dans cette bouillie claire. J'y nageais éperdu, je me disais : " dépêchons-nous " ! La pourriture de tout un monde s'étalait autour de moi pour satisfaire mon appétit. J'entrevoyais, dans la brume, des caillots de sang noir, des flaques d'huile, des intestins bleus et les excréments de toutes les bêtes, avec le vomissement des orgies et le pus verdâtre qui suinte des plaies. Cela s'épaississait sous moi. J'enfonçais des quatre pattes ; une averse nauséabonde, qui tombait menue comme des aiguilles, me piquait les yeux, mais j'avalais toujours, car c'était bon. Bouillant de plus en plus et me pressant les côtes, le lac immense me brûlait, m'étouffait. Je voulais fuir, je ne pouvais remuer ; je fermais la bouche, - il fallait la rouvrir ; - et alors d'autres choses d'elles-mêmes s'y précipitaient, tout me gargouillait dans le ventre, tout me clapotait aux oreilles. Je hurlais, je râlais, je mangeais ! ... pouah ! Pouah ! J'ai envie de me briser le crâne contre les pierres, pour me débarrasser de ma pensée !
Antoine, se fustigeant. Aïe ! ... n'importe ! Pas de lâcheté... oh là ! ... tiens, pécheur tiens ! Souffre donc ! Pleure donc ! Crie donc ! ... encore, crie ! ... crie ! ... eh bien ? ... je compterai jusqu'à cent ! Jusqu'à mille !
Il s'arrête.
Non, tu ne me vaincras pas, faiblesse de la chair ! Saigne, saigne !
Il recommence.
Mais ! ... je ne sens plus rien ! Les piquants, sans doute, s'accrochent à ma tunique ?
Il défait sa robe qui tombe jusqu'à sa ceinture. Il reprend sa flagellation, les coups résonnent.
Bon ! Sur la poitrine ! Dans le dos ! Sur les bras ! Sur les reins ! Sur le visage ! J'ai besoin de battre ! Cela m'assouvit ! Plus fort donc ! ... oh ! Oh ! Oh ! ... mais j'ai envie de rire maintenant. -ha ! Ha ! Ha ! ... je sens comme si des mains me chatouillaient tout le corps... déchirons-le ! Oh là ! Ho ! Mes nerfs se rompent ! ... eh bien ? ...
Il s'arrête.
C'est peut-être l'extase qui atténue les souffrances de la chair ? Je veux l'en écraser ! Pas de grâce pour elle ! Va !
Il se fustige avec frénésie. Le Diable, placé par derrière, lui a pris le bras et le fait aller d'un mouvement furieux.
Malgré moi, mon bras continue ! Qui me pousse ? Quels supplices ! Quelles délices ! Je n'en puis plus ! Mon être se fond... je meurs.
suite
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