La Tentation de Saint-Antoine

version de 1856

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Il regarde vaguement de côté et d'autre et il pousse un cri, en apercevant, dans le brouillard, deux hommes couverts de longs vêtements qui descendent jusqu'à leurs pieds. Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave ; ses cheveux blonds, séparés par une raie comme ceux du Christ, descendent régulièrement sur ses épaules. Il a jeté un bâton blanc, qu'il portait à la main et que son compagnon a reçu, en faisant une révérence, à la manière des orientaux. Ce dernier, vêtu pareillement d'une tunique blanche sans broderie, est petit, gras, camard, d'encolure ramassée, les cheveux crépus, une mine naïve. Ils sont tous les deux sans chaussure, nu-tête et couverts de poussière, comme des gens qui arrivent de voyage.

Que voulez-vous ? Parlez ! ... allez-vous-en !

 

Damis (c'est le petit homme)

Là ! Là ! Bon ermite ! Ce que je veux ? Je n'en sais rien ! Voici le maître. Quant à partir, la charité du moins exigerait...

 

Antoine.

Ah ! Excusez-moi ! J'ai la tête si troublée ! ... que vous faut-il ? ... asseyez-vous.

 

Damis s'assoit, l'autre reste debout.

Et votre maître ?

 

Damis en souriant.

Oh ! Il n'a besoin de rien ! C'est un sage ! Quant à moi, bon ermite, je vous demanderai un peu d'eau, car j'ai grand'soif.

Antoine va chercher une cruche dans sa cellule, et, la levant lui-même, offre à boire à Damis. Peu à peu, la fumée disparaît.

 

Damis, après avoir bu :

Pouah ! Qu'elle est mauvaise, vous devriez bien l'enfermer sous de la verdure !

 

Antoine.

C'est qu'il n'y a pas un brin d'herbe aux environs, seigneur !

 

Damis.

Ah ! N'auriez-vous rien, dites-moi, à mettre sous la dent ? Car j'ai grand'faim !

Antoine va dans sa cabane et en rapporte un morceau de pain noir, desséché.

 

Damis mord à même :

Qu'il est dur !

 

Antoine.

Je n'en ai pas d'autre, seigneur !

 

Damis.

Ah !

Il casse le pain, en retire la mie et jette les croûtes. Le cochon se précipite dessus : Antoine fait un geste de colère pour le battre.

Laissez donc ! Ne faut-il pas que chacun vive !

 

Silence.

 

Antoine reprend.

Et vous venez ?

 

Damis.

Oh ! De loin... de très loin !

 

Antoine.

Et... vous allez ?

 

Damis désignant l'autre.

Où il voudra.

 

Antoine.

Qui est-il donc ?

 

Damis.

Apollonius !

Antoine fait un geste d'ignorance.

Apollonius !

Plus fort :

Apollonius De Tyane !

 

Antoine.

Je n'en ai jamais entendu parler.

 

Damis en colère.

Comment ! Jamais ! ... ah ! Je vois bien, brave homme, que vous ignorez complètement ce qui se passe.

 

Antoine.

Il est vrai, seigneur, mes jours étant consacrés à la religion.

 

Damis.

C'est comme lui.

 

Antoine, à part.

Comme lui !

Il considère Apollonius.

Il a l'air d'un saint en effet... je voudrais bien l'entretenir... j'ai tort peut-être... car...

La fumée est partie, le temps est très clair, la lune brille.

 

Damis.

A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus ?

 

Antoine.

Je songe... oh ! rien !

 

Damis se rapproche d'Apollonius et fait plusieurs tours autour de lui, la taille courbée, sans lever la tête ; à la fin :

Apollonius toujours immobile.

Qu'est-ce ?

 

Damis.

Maître ! C'est un ermite galiléen qui demande à savoir les origines de la sagesse.

 

Apollonius.

Qu'il approche !

Antoine hésite.

Damis.

Approche !

 

Apollonius, d'une voix tonnante.

Approche ! Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je pense ; n'est-ce pas cela, enfant ?

 

Antoine, embarrassé.

Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer à mon salut.

 

Apollonius.

Réjouis-toi ! Je vais te les dire !

 

Damis, bas à Antoine.

Est-ce possible ! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu des inclinations extraordinaires pour la philosophie.

Il se frotte les mains.

Je vais en profiter aussi, moi !

 

Apollonius.

Je te raconterai, d'abord, la longue route que j'ai parcourue pour acquérir la doctrine, - et si tu trouves, dans toute ma vie, une seule action mauvaise, tu m'arrêteras. Car celui-là doit scandaliser par ses paroles, qui a méfait par ses oeuvres.

 

Damis, à Antoine.

Quel homme juste ! Hein ?

 

Antoine

Décidément, je crois qu'il est sincère !

 

Apollonius.

La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs sur le bord d'un lac. Un éclair parut, et elle me mit au monde, à la voix des cygnes qui chantaient dans son rêve.
Jusqu'à quinze ans, on m'a plongé trois fois par jour dans la fontaine Asbadée, dont l'eau rend les parjures hydropiques, et l'on me frottait avec les feuilles du cnyza, pour me faire chaste.
Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des trésors qu'elle savait être dans des tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane s'égorgea, désespérée, avec le couteau des sacrifices ; et le gouverneur de Cilicie, à la fin de ses promesses, s'écria, devant toute ma famille, qu'il me ferait mourir. Mais c'est lui qui mourut trois jours après, assassiné par les romains.

 

Damis, à saint Antoine, en le frappant du coude.

Hein ? Quand je vous disais ! ... quel homme !

 

Apollonius.

J'ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m'arrachait pas un soupir, et au théâtre, quand j'entrais, on s'écartait de moi, comme d'un fantôme.

 

Damis.

Auriez-vous fait cela, vous ?

 

Apollonius.

Le temps de mon silence accompli, j'entrepris seul d'instruire les prêtres qui avaient perdu la tradition, et je formulai cette prière : " ô dieux ! "

 

Antoine.

Comment : " dieux " ? ... les dieux ? ... que dit-il ?

 

Damis.

Laissez-le poursuivre, taisez-vous !

 

Apollonius.

Alors je suis parti pour connaître toutes les religions, pour consulter tous les oracles. J'ai devisé avec les gymnosophistes du Gange, avec les devins de Chaldée, avec les mages de Babylone. Je suis monté sur les quatorze olympes, j'ai sondé les lacs de Scythie, j'ai mesuré la grandeur du désert.

 

Damis.

C'est pourtant vrai, tout cela. J'y étais, moi !

 

Apollonius.

J'ai d'abord été depuis le pont jusqu'à la mer d'Hyrcanie, j'en ai fait le tour ; et, par le pays des Baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis descendu vers Ninive. Aux portes de la ville, il y avait une statue de femme, vêtue à la mode barbare. Un homme s'approcha.

 

Damis.

Moi ! Moi ! Mon bon maître. Oh ! Comme je vous aimai tout de suite ! Vous étiez plus doux qu'une fille et plus beau qu'un dieu !

 

Apollonius, sans l'entendre.

Il voulait m'accompagner pour me servir d'interprète.

 

Damis.

Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous deviniez toutes les pensées. Alors j'ai baisé le bas de votre manteau, et je me suis mis à marcher derrière vous.

 

Apollonius.

Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone.

 

Damis.

Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pâle.

 

Antoine.

La singulière histoire !

 

Damis.

N'est-ce pas le lendemain, maître, que nous rencontrâmes cette monstrueuse tigresse qui avait huit petits dans le ventre ? Alors vous dites : " notre séjour auprès du roi sera d'un an et huit mois. " je n'ai jamais pu comprendre...

 

Apollonius.

Le roi m'a reçu debout, près d'un trône d'argent, dans une salle ronde, constellée d'étoiles, d'où pendaient à des fils que l'on n'apercevait pas quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes étendues.

 

Antoine, rêvant.

Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles ?

 

Damis.

C'est là une ville, cette Babylone ! Tout le monde y est riche ; les maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui descend vers le fleuve.

Dessinant par terre avec son bâton.

Comme cela, voyez-vous ! Et puis ce sont des temples, des places, des bains, des aqueducs ! Les palais sont couverts de cuivre rouge ; et l'intérieur donc, si vous saviez !

 

Apollonius.

Sur la muraille du septentrion, s'élève une tour de marbre blanc qui en supporte une seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième, et il y en a trois autres encore ! Ces tours sont des tombeaux... la huitième est une chapelle avec un lit. Personne n'y entre que la femme choisie par les prêtres pour le dieu Bélus. Le roi de Babylone m'y fit loger.

 

Damis.

A peine si l'on me regardait, moi. Aussi je restais seul à me promener par les rues. Je m'informais des usages ; je visitais les ateliers ; j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins. Mais il m'ennuyait d'être séparé du maître.

 

Apollonius.

Au bout d'un an et huit mois...

Antoine tressaille.

... un soir nous sortîmes de Babylone par la route des Indes. Au clair de la lune, nous vîmes tout à coup une empuse.

 

Damis.

Oui-da ! Elle sautait sur son sabot de fer. Elle hennissait comme un âne, elle galopait dans les rochers. Mais il lui cria des injures et elle disparut.

 

Antoine.

Où veulent-ils donc en venir ?

 

Apollonius, continuant.

A Taxilla, Phraortes, roi du Gange, nous a montré sa garde d'hommes noirs, hauts de cinq coudées, et, dans les jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant gigantesque, que ses femmes s'amusaient à parfumer. Il avait autour des défenses des colliers d'or et, sur l'un d'eux on lisait : " le fils de Jupiter a consacré Ajax au soleil. " c'était l'éléphant de Porus, qui s'était enfui de Babylone après la mort d'Alexandre.

 

Damis.

Et qu'on avait retrouvé dans une forêt.

 

Antoine.

Ils parlent abondamment, comme des gens ivres.

 

Apollonius.

Phraortes nous fit asseoir à sa table. Elle était couverte de grands oiseaux. Il y avait de gros fruits sur des feuilles larges, des antilopes avec leurs cornes.

 

Damis.

Quel drôle de pays ! Les seigneurs, tout en buvant, s'amusent à lancer des flèches sous les pieds d'un enfant qui danse. - mais je n'approuve pas ce plaisir-là : il en pourrait résulter des malheurs.

 

Apollonius.

Quand je fus prêt à partir, le roi me donna un parasol et il me dit : " j'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Lorsque tu n'en voudras plus, souffle-leur dans les oreilles, ils reviendront. "
Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit à la lueur des lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air, pour écarter les serpents, et nos chameaux se courbaient les reins en passant sous les arbres, comme sous des portes trop basses.
Un jour, un enfant noir, qui tenait à sa main un caducée d'or, nous conduisit au collège des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes existences. Il avait été le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.

 

Damis.

Mais moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai été.

 

Antoine, les considérant avec étonnement.

Ils ont l'air vague comme des ombres.

 

Apollonius.

Et nous continuâmes vers l'Océan.
Nous avons rencontré sur le bord les cynocéphales gorgés de lait qui s'en revenaient de leur expédition dans l'île Taprobane. Avec eux était la Vénus indienne, la femme noire et blanche, qui dansait toute nue au milieu des singes. Elle avait autour de la taille des tambourins d'ivoire, et elle riait d'une façon démesurée.
Les flots tièdes poussaient devant nous, sur le sable, des perles blondes ; l'ambre craquait sous nos pas ; des squelettes de baleines blanchissaient dans la crevasse des falaises, et de longs nids d'herbes vertes suspendus à leurs côtes se balançaient au vent.
La terre continuellement se rétrécissait, elle se fit à la fin plus étroite qu'une sandale. Nous nous arrêtâmes, et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de la mer, nous tournâmes à droite pour revenir.
Nous sommes revenus par la région d'Argent, par le pays des Gangarides, par le promontoire Comaria, par la contrée des Sachalites, des Adramites et des Homérites ; puis, à travers les monts Cassaniens, la mer Rouge et l'île Topazos, nous avons pénétré en Ethiopie, par le royaume des Pygmées.

 

Antoine, à part.

Comme la terre est grande !

 

Damis.

Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux que nous avions connus jadis étaient morts.

Antoine baisse la tête.

Apollonius reprend :

Alors on commença dans le monde à parler de moi. La peste ravageait Ephèse : j'ai fait lapider un vieux mendiant...

 

Damis.

Et la peste s'en est allée !

 

Antoine.

Comment ! Il chasse les maladies.

 

Apollonius.

A Cnide, j'ai guéri l'amoureux de la Vénus...

 

Damis.

Oui, un fou, qui même avait promis de l'épouser. Aimer une femme, passe encore, mais une statue, quelle sottise ! Le maître lui posa la main sur le coeur, et l'amour aussitôt s'éteignit.

 

Antoine.

Quoi ! Il délivre des démons ?

 

Apollonius.

A Tarente, on portait au bûcher une jeune fille morte...

 

Damis.

Le maître lui toucha les lèvres, et elle s'est relevée, en appelant sa mère.

 

Antoine.

Comment ! Il ressuscite les morts ?

 

Apollonius.

J'ai prédit le pouvoir à Vespasien...

 

Antoine.

Quoi ! Il devine l'avenir ?

 

Apollonius.

Etant à table, avec lui, aux bains de Baïa...

 

Damis.

Il y avait à Corinthe...

 

Antoine.

Excusez-moi, étrangers, mais il est tard.

 

Damis.

... un jeune homme qu'on appelait Ménippe...

 

Antoine.

C'est l'heure de la première veille ! Allez-vous-en !

 

Apollonius.

... un chien entra, portant à la gueule une main coupée...

 

Damis.

Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme...

 

Antoine.

Vous ne m'entendez pas ? Retirez-vous !

 

Apollonius.

Il rôdait vaguement autour des lits...

 

Antoine.

Assez ! Assez !

 

Apollonius.

On voulait le chasser, mais moi...

 

Damis.

Ménippe donc se rendit chez elle ; ils s'aimèrent...

 

Apollonius.

Et battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les genoux de Flavius.

 

Damis.

Mais le matin, aux leçons de l'école, Ménippe était pâle...

 

Antoine, bondissant.

Encore ! Ah ! Qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas...

 

Damis.

Le maître lui dit : " ô beau jeune homme, tu caresses un serpent ; un serpent te caresse ! à quand les noces ? " nous allâmes tous à la noce...

 

Antoine.

J'ai tort ! J'ai tort, bien sûr, d'écouter tout cela.

 

Damis.

Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient ; on n'entendait cependant ni le bruit des pas ni le bruit des portes. Le maître se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut prise de colère contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or qui était sur les tables disparut, les échansons, les cuisiniers, les pannetiers disparurent ; le toit s'envola, les murs s'écroulèrent, et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds cette femme tout en pleurs. C'était un vampire qui rassasiait d'amour les beaux jeunes hommes, afin de manger leur chair, - parce que rien n'est meilleur pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux.

 

Apollonius.

Si tu veux savoir l'art...

 

Antoine.

Je ne veux rien savoir ! Allez-vous-en !

 

Damis.

Quel mal donc t'avons-nous fait ?

 

Antoine.

Aucun... mais... non ! Qu'ils s'en aillent !

 

Apollonius

Le soir de notre arrivée aux portes de Rome...

 

Antoine, vivement.

Oh ! Oui ! Oui ! Parlez-moi de la ville des papes !

 

Apollonius, continuant.

... un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'était un épithalame de Néron, et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque l'écoutait négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte d'ivoire, une corde d'argent prise à la cithare de l'empereur. J'ai haussé les épaules. Il nous a jeté de la boue au visage. Alors, j'ai défait ma ceinture, et je la lui ai placée dans la main...

 

Damis.

Vous avez eu bien tort, par exemple !

 

Apollonius.

L'empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa maison. Il jouait aux osselets avec Sporus, accoudé du bras gauche sur une table d'agate. Il se détourna et, fronçant ses sourcils blonds : " pourquoi ne me crains-tu pas ? " - me demanda-t-il. " parce que le dieu qui t'a fait terrible, m'a fait intrépide " , - répondis-je.

 

Antoine, rêvant.

Il y a là dedans quelque chose d'inexplicable qui m'épouvante.

Silence.

Damis reprend d'une voix aiguë :

toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire...

 

Antoine, en sursaut.

Je n'ai pas le temps ! à une autre fois ! Je suis malade !

 

Damis.

Ecoutez donc ! Il a vu, d'Ephèse, tuer Domitien qui était à Rome...

 

Antoine, s'efforçant de rire.

Est-ce possible ?

 

Damis.

Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d'octobre, il s'écria tout à coup : " on égorge César ! " et il ajoutait de temps à autre : " il roule par terre ; oh ! Comme il se débat ! Il se relève ; il essaie de fuir ; les portes sont fermées ! Ah ! C'est fini ! Le voilà mort ! " ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné, comme vous savez.

 

Antoine, réfléchissant.

Sans le secours du Diable... certainement...

 

Apollonius.

Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien ! Damis, avec Démétrius, s'était enfui par mon ordre et je restais seul dans ma prison...

 

Damis.

C'était une terrible hardiesse, il faut avouer.

 

Apollonius.

Vers la cinquième heure, les soldats m'amenèrent au tribunal. J'avais ma harangue toute prête que je tenais sous mon manteau...

 

Damis.

Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres ! Nous vous croyions mort ; nous pleurions, chacun allait s'en retourner chez soi, quand vers la sixième heure, tout à coup vous apparûtes...

 

Antoine, à part.

Comme Jésus !

 

Damis.

Nous tremblions, mais vous nous dites : " touchez-moi ! " ...

 

Antoine.

Oh ! Non ! Cela n'est point ! Vous mentez, n'est-ce pas, vous mentez ?

 

Damis.

Et alors nous sommes repartis tous ensemble.

Silence.

Damis considère saint Antoine,
et Apollonius se rapprochant, lui crie dans les oreilles :

C'est que je suis descendu dans l'antre de Trophonius, fils d'Apollon ! C'est que je fais les libations par l'oreille des amphores ! C'est que je connais des prières indiennes ! ... j'ai pétri, pour les femmes de Syracuse, les phallus de miel rose qu'elles portent en hurlant sur les montagnes. J'ai reçu l'écharpe des Cabires ! J'ai serré contre mon coeur le serpent de Sabasius ! J'ai lavé Cybèle au flot des golfes campaniens, et j'ai passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace !

 

Damis, riant bêtement.

Ah ! Ah ! Ah ! Aux mystères de la bonne déesse !

 

Apollonius.

Et maintenant, veux-tu venir avec nous, voir des étoiles plus larges et des dieux nouveaux ?

 

Antoine.

Non ! Continuez seuls !

 

Damis.

Partons !

 

Antoine.

Fuyez ! Fuyez !

 

Apollonius.

Nous allons au nord, du côté des cygnes et des neiges. Sur le désert blanc, galope le chevreuil cornu dont les yeux pleurent de froid ; les hippopodes aveugles cassent avec leurs pieds la plante d'outremer. Damis. Viens ! C'est l'aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est prête.

 

Antoine.

Non ! Le coq n'a point chanté ! J'entends le grillon dans les sables et je vois la lune qui reste en place.

 

Apollonius.

Au delà des montagnes, bien loin là-bas, nous allons cueillir la pomme des Hespérides et chercher dans les parfums la raison de l'amour. Nous humerons l'odeur du myrrhodion qui fait mourir les faibles. Nous nous baignerons dans le lac d'huile rose de l'île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard géant qui se réveille tous les siècles, quand tombe à sa maturité l'escarboucle naturelle de ses yeux. Les étoiles palpitent comme des regards, les cascades chantent comme des harpes, des enivrements s'exhalent des fleurs écloses ; ton esprit s'élargira parmi les airs, et, dans ton coeur comme sur ta face...

 

Damis.

Maître ! Il est temps ! Le vent va se lever, les hirondelles s'éveillent, la feuille du myrte est envolée !

 

Apollonius.

Oui ! Partons.

 

Antoine.

Non ! Moi je reste !

 

Apollonius.

Veux-tu que je t'enseigne où pousse la plante balis, qui ressuscite les morts ?

 

Damis.

Demande-lui qu'il te donne l'androdamas, qui attire l'argent, le fer et l'airain.

 

Apollonius lui offrant une petite rondelle de cuivre.

Veux-tu le xéneston ? Le voici ! Prends-le donc ! Tu pourras descendre dans les volcans, traverser le feu, voler dans l'air.

 

Antoine.

Oh ! Qu'ils me font mal ! Qu'ils me font mal !

 

Damis.

Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les hennissements, les roucoulements.

 

Apollonius.

Car j'ai retrouvé, j'en suis sûr, le secret de Tirésias.

 

Damis.

Il sait encore des chansons qui font venir à soi celui qu'on désire.

 

Apollonius.

J'ai appris des arabes le langage des vautours et j'ai lu dans les grottes de Strompharabarnax la manière d'épouvanter le rhinocéros et d'endormir les crocodiles.

 

Damis

Quand nous voyagions autrefois, nous entendions, à travers les lianes, courir les licornes blanches. Elles se couchaient à plat ventre, pour qu'il montât sur elles.

 

Apollonius.

Tu monteras sur elles, aussi. Tu te tiendras aux oreilles. Nous irons, nous irons !

 

Antoine, pleurant.

Oh ! Oh !

 

Apollonius.

Qu'as-tu ? Viens donc !

 

Antoine, sanglotant.

Oh ! Oh !

 

Damis.

Serre ta ceinture ! Noue tes sandales !

 

Antoine, sanglotant plus fort.

Oh ! Oh ! Oh ! Oh !

 

Apollonius.

Et en route je t'expliquerai le sens des statues -pourquoi Jupiter est assis, Apollon debout, Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes, conique à Paphos.

 

Antoine.

Oh ! Qu'ils s'en aillent, mon Dieu ! Qu'ils s'en aillent !

 

Apollonius.

La connais-tu, la Vénus uranienne qui scintille sous son arc d'étoiles ? T'a-t-on dit les mystères de l'Aphrodite prévoyante ? As-tu senti les étreintes de Vénus barbue, ou médité les colères d'Astarté furieuse ? N'aie souci, j'arracherai leurs voiles, je briserai leurs armures, tu marcheras sur leurs temples, et nous parviendrons jusqu'à la mystérieuse et l'inaltérable, jusqu'à celle des maîtres, des héros et des purs, la Vénus apostrophienne, qui détourne les passions et tue la chair.

 

Damis.

Et quand nous trouverons une pierre de sépulcre assez large, nous jouerons aux skirapies de Minerve, qui se jouent la nuit, dans l'automne, à la pleine lune rousse.

 

Apollonius, frappant du pied.

Pourquoi donc ne vient-il pas ?

 

Damis, frappant aussi du pied.

En marche !

 

Apollonius, regardant Antoine fixement.

Doutes-tu de moi ?

 

Damis, menaçant.

Doutes-tu de lui ? Sifflez, maître, le lion de Numidie, celui qui contenait l'âme d'Amasis.

 

Antoine.

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Est-ce qu'ils vont me prendre ?

 

Apollonius.

Quel est ton désir ? Le temps seulement d'y songer...

 

Antoine, joignant les mains.

Je glisse ! Arrêtez-moi ! ...

 

Apollonius.

Est-ce la science ? Est-ce la gloire ? Veux-tu rafraîchir tes yeux sur des jasmins humides ? Veux-tu sentir ton corps s'enfoncer, comme en une onde, dans la chair douce des femmes pâmées ? Se tenant la tête et criant douloureusement : oh ! Encore ! Encore !

 

Damis.

Oui, vraiment ! De la montagne entr'ouverte, les diamants vont couler. Sur la croix que voici, les roses vont fleurir. Les sirènes à croupe de nacre vont te caresser de leurs chevelures et te bercer de leurs chansons.

 

Antoine.

Saint Esprit ! Délivrez-moi !

 

Apollonius.

Veux-tu que je me change en arbre, en léopard, en rivière ?

 

Antoine.

Sainte Vierge, mère de Dieu, priez pour moi !

 

Apollonius.

Veux-tu que je fasse reculer la lune ?

 

Antoine.

Sainte Trinité, sauvez-moi !

 

Apollonius.

Veux-tu que je te montre Jérusalem toute éclairée pour le sabbat ?

 

Antoine.

Jésus ! Jésus ! à mon aide !

 

Apollonius.

Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus ?

 

Antoine, hébété.

Quoi ? ... comment ? ...

 

Apollonius.

Ici, là ! ... ce sera lui, pas un autre ! Tu verras les trous de ses mains, le sang de sa plaie. Il jettera sa couronne, il maudira son père, il m'adorera le dos courbé.

 

Damis, bas à Antoine.

Dis que tu veux bien ! Dis que tu veux bien !

 

Antoine se passe la main sur le visage,
promène un regard effaré de tous côtés,
puis, l'arrêtant sur Apollonius :

Va-t'en ! Va-t'en ! Va-t'en, maudit ! Retourne en enfer !

 

Apollonius, exaspéré.

J'en arrive, j'en suis sorti pour t'y conduire ! Les cuves de nitre bouillonnent, les charbons flambent, les dents d'acier claquent, et les ombres se pressent aux soupiraux pour te voir passer.

 

Antoine, s'arrachant les cheveux.

Moi ! Grand dieu ! L'enfer pour moi !

 

L'Orgueil surgissant derrière saint Antoine
et lui mettant la main sur l'épaule.

Allons donc ! Un saint ! Est-ce possible ?

 

Damis, avec des gestes engageants.

Voyons, bon ermite ! Cher saint Antoine ! Homme pur ! Homme illustre ! Homme qu'on ne saurait assez louer ! Ne vous effrayez pas, cela tient à sa manière de dire exagérée ! C'est une façon qu'il a prise aux orientaux, mais il est bon, il est saint, il peut...

 

Damis s'arrête, et saint Antoine regarde Apollonius qui se met à dire d'une voix véhémente et suave tout ensemble :

Mais, plus loin que tous les mondes, au delà des cieux, par-dessus toutes les formes, rayonne le monde impénétrable et inaccessible des idées, tout plein du Verbe. Nous en partirons, nous franchirons d'un saut l'immense espace, et tu saisiras dans son infinité l'éternel, l'être ! ... allons ! En marche ! Donne-moi la main !

Et la terre, tout à coup se creusant en entonnoir, fait un large abîme. Apollonius grandit, grandit. Des nuages couleur de sang roulent sous ses pieds nus, sa tunique blanche brille comme de la neige. Un cercle d'or autour de sa tête, vibre dans l'air avec un mouvement élastique. Il tend la main gauche à saint Antoine et, de la droite, lui montre le ciel dans une attitude souveraine inspirée.

 

Antoine, éperdu.

Une ambition tumultueuse m'enlève à des hauteurs qui m'épouvantent, le sol fuit comme une onde, ma tête éclate

Il se cramponne à la croix tant qu'il peut.

 

Les Valériens.

Tiens ! Voilà nos couteaux !

 

Les Circoncellions, reparaissant.

Tiens ! Voilà nos poignards !

 

Les Carpocratiens.

Tiens ! Voilà nos fleurs !

 

Les Montanistes.

Tiens ! Voilà nos cilices, nos poisons, nos croix, nos chevalets.

 

Maximilla et Priscilla pleurant.

O doux Antoine ! Nous entends-tu ? Arrive.

 

Les Sabéens.

Viens prier avec nous dans nos temples de granit qui sont en forme d'étoiles.

 

Les Manichéens.

Non ! Cours à la fête du Bhéma. Tu t'assoiras dans la chaire de Manès. Nous te frotterons de benjoin, tu boiras du vin cuit et tu comprendras les deux Principes, les douze Vases, les cinq Natures et les huit Terres, avec l'Omophore portant le monde sur ses épaules, et le Splenditenens à six visages qui le tient entre ses doigts pour empêcher qu'il ne vacille.

 

Les Gnostiques.

Nous t'ouvrirons la gnose et tu monteras vers les Syzygies rayonnantes, qui te porteront au sein du Bythos éternel, dans le cercle immuable du Plérôme.

 

D'autres Hérésies arrivent.

 

Antoine, s'arrachant les cheveux.

Ah ! Elles reviennent !

 

Simon Le Magicien avec Ennoïa, habillée tout en or.

Oui ! Et elle revient aussi, elle ! Comme toi, elle a souffert, mais la voilà joyeuse maintenant, et prête à chanter sans en finir ! La trouves-tu belle, hein ? La veux-tu ? C'est l'idée ! Aime-la donc ! La pénitence l'avive et l'amour la brûle !

 

Antoine.

Quelle prière dire ? Qui implorer ?

 

La Fausse Prophétesse De Cappadoce
passant au galop au fond de la scène,
penchée sur le cou de sa tigresse et secouant sa résine.

Moi ! Moi !

 

Les Péchés Capitaux crient tous :

Nous ! Nous !

 

La Luxure.

Réjouis ta chair !

 

La Paresse.

Ne pense plus !

 

L'Avarice.

Cherche l'argent !

 

L'Envie.

Dieu te hait ! Hais Dieu !

 

Les Circoncellions.

Tue-toi ! Tue-toi !

 

Les Hérésies et les péchés entourent saint Antoine. Maximilla et Priscilla pleurent ; Ennoïa se met à chanter ; Apollonius, avec son bâton blanc, trace des cercles de feu dans l'air ; les gnostiques ouvrent leurs livres ; la Fausse Prophétesse, à l'horizon, se balance sur sa bête.

 

Antoine, éperdu.

Ah ! Seigneur ! Seigneur ! Raffermis ma foi ! Donne-moi l'espérance ! Fais que je t'aime ! Redouble ta colère s'il te plaît ! Mais pitié ! Pitié !

 

Trois blanches figures, les Vertus théologales, apparaissent sur le seuil de la chapelle.

Antoine se débat.

Je vais à vous ! Aidez-moi !

 

Les Péchés.

Quoi ! Tu nous repousses ! Nous sommes la joie !

 

Les Hérésies.

Ah ! Tu nous abandonnes ! Nous, les filles de l'Eglise, la nature complexe du dogme chrétien ! Car il agonisera quand nous serons mortes !

 

Antoine fait des efforts pour rejoindre les trois vertus. L'Orgueil arrive par derrière et le pousse dans le dos, en avant. Alors les Hérésies s'écartent et les péchés reculent. La Luxure, en soupirant, s'assoit sur le cochon et étale dessus sa belle robe à paillettes ; la Paresse s'endort ; la Colère ronge ses poings ; l'Avarice, se baissant, fouille à terre ; l'Envie met sa main devant ses yeux et regarde au loin ; la Gourmandise s'accouve. L'Orgueil reste debout.

 

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