La Tentation de Saint-Antoine
version de 1856
(3)
Mais la damnation est derrière toi, misérable ! Oh ! L'épouvante de l'éternité me glace jusqu'aux entrailles, comme la voûte sombre d'un grand sépulcre.
On entend de vagues lamentations. Il écoute.
Qui donc sanglote ? Est-ce un voyageur assassiné dans la montagne ? ...
Il ramasse une liane et l'allume à la petite lampe de la chapelle. Il cherche, abaissant et élevant sa torche. Les pleurs semblent se rapprocher.
Tiens ! C'est une femme !
Et l'on voit s'avancer une femme dont les bandeaux noirs tombent le long de sa figure. Une tunique de pourpre en lambeaux découvre son bras amaigri où résonne un bracelet de corail. Elle a sous les yeux des bourrelets rouges, sur les joues des marques de morsure, au bras des traces de coups. Elle s'appuie, en pleurant, sur l'épaule d'un homme chauve habillé d'une grande robe de même couleur rouge. Il a une longue barbe grise et tient à sa main un petit vase de bronze qu'il dépose à terre.
Simon Le Magicien, à Hélène. Arrête-toi !
Hélène, gémissant sur le sein de Simon. Père ! Père ! J'ai soif !
Simon. Que ta soif soit passée !
Hélène. Père, je voudrais dormir.
Simon. Eveille-toi !
Hélène. Oh ! Père, quand pourrai-je m'asseoir ?
Simon. Debout !
Antoine, ébahi. Qu'a-t-elle donc fait ?
Simon, appelant trois fois. Ennoïa ! Ennoïa ! Ennoïa ! ... il demande ce que tu as fait. Raconte ce que tu as à dire.
Hélène comme se réveillant d'un long sommeil. Ce que j'ai à dire, ô Père ? ...
Simon. D'où viens-tu ?
Hélène jette les yeux tout autour d'elle,
lève la tête vers les nuages, se recueille un instant,
puis elle commence d'une voix couverte.J'ai souvenir d'un pays lointain, d'un pays oublié. La queue du paon, immense et déployée, en ferme l'horizon, et, par l'intervalle des plumes, on voit un ciel vert comme du saphir. Dans les cèdres, avec des huppes de diamant et des ailes couleur d'or, les oiseaux poussent leurs cris, pareils à des harpes qui se brisent. J'étais le clair de lune. Je perçais les feuillages. J'illuminais de ma figure l'éther bleuâtre des nuits d'été !
Antoine à Simon, lui faisant signe qu'elle est folle. Ah ! Ah ! Je comprends ! ... quelque pauvre enfant que vous aurez recueillie !
Simon, le doigt sur la bouche. Chut ! Chut !
Hélène reprend. A la proue de la trirème, où il y avait une tête de bélier, qui à chaque coup des vagues s'enfonçait sous l'eau, je restais immobile. Le vent soufflait, la carène fendait l'écume. Il me disait : " que m'importe, si je trouble ma patrie, si je perds ma couronne ! ... tu m'appartiendras dans ma maison. "
Ménélas en pleurs agita les îles. On partit avec des boucliers, avec des lances, avec des chevaux qui piaffaient d'effroi sur le pont des navires.
Ah ! Qu'elle était douce, la chambre de son palais ! Il se couchait sur la pourpre des lits d'ivoire et, jouant avec le bout de ma chevelure, il me chantait des airs d'amour.
Le soir venu, je montais sur le rempart, je voyais les deux camps, les fanaux qu'on allumait, Ulysse, sur le bord de sa tente, causant avec ses amis, Achille tout armé qui faisait courir son char le long du rivage de la mer.
Antoine. Mais elle est folle tout à fait ! Pourquoi donc ? ...
Simon, le doigt sur la bouche.
Chut ! Chut !
Hélène. J'étais dans une forêt, des hommes ont passé. Ils m'ont prise et, m'attachant avec des cordes, m'ont emportée sur leurs chameaux.
Ils se glissaient sur moi dans mon sommeil. Ce fut le prince d'abord, puis les capitaines, puis les soldats, puis les valets de pied qui soignent les ânes.
Ils m'ont lavée dans la fontaine, mais mon sang qui coulait a rougi les eaux, et mes pieds poudreux ont troublé la source. Ils m'ont graissée avec des huiles, ils m'ont frottée avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour que je l'amuse.
C'était à Tyr la Syrienne, près du port, dans un carrefour étroit... un soir, nue, debout et le cistre en main, je faisais danser des matelots grecs. La pluie d'orage ruisselait sur le bouge, la vapeur des vins montait avec les haleines et la fumée des lampes. Un homme tout à coup entra, sans que la porte fût ouverte. Il levait son bras gauche en écartant deux doigts. Le vent fit craquer les murs, les trépieds s'allumèrent, je courus à lui.
Simon. Oh ! Je te cherchais, mais je t'ai trouvée, je t'ai rachetée ! C'est celle-là, Antoine, qu'on appelle Charis, Ennoïa, Barbelo. Elle était la pensée du père, le nous indestructible qui créa les mondes. Mais les anges ses fils la chassèrent de son empire. Alors elle fut la lune, le type femelle, l'accord parfait, l'angle aigu. Puis, pour se dilater plus à l'aise dans l'infini, dont ils l'exclurent, ils l'enfermèrent à la fin sous une forme de femme.
Elle a été l'Hélène des Troyens, dont le poète Stésichore a maudit la mémoire. Elle a été Lucrèce, la belle dame violée par les rois. Elle a été la Dalila qui coupait les cheveux de Samson ; elle a été cette fille des Juifs qui s'écartait du camp pour se livrer aux boucs et que les douze tribus ont lapidée. Elle a aimé la fornication, le mensonge, l'idolâtrie et la sottise. Elle s'est dégradée dans toutes les corruptions, avilie dans toutes les misères, prostituée à tous les peuples, elle a chanté à tous les carrefours, elle a baisé tous les visages.
A Tyr, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la vermine de son lit tiède.
C'est moi ! Moi, Père pour les Samaritains, Fils pour les Juifs, Saint-Esprit pour les nations, qui suis venu la faire remonter dans sa splendeur et la rétablir au sein du Père, et maintenant, inséparables l'un de l'autre, nous allons, délivrant l'Esprit et terrifiant les dieux.
J'ai prêché dans Ephraïm et dans Issakar, à Samarie et dans les bourgs, dans la vallée de Mageddo, le long du torrent de Bizor, et depuis Zoara jusqu'à Arnoun, et au delà des montagnes, à Bostra et à Damas.
Je suis venu pour détruire la loi de Moïse, pour renverser les prescriptions, pour purifier les impuretés. Je convoque au grand amour les âmes des fils d'Adam, qu'elles soient frénétiques de luxure ou affolées de pénitence. Viennent à moi ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont couverts de sang, ceux qui sont couverts de vin ! Par le baptême nouveau, comme par la torche de résine que l'on traîne dans les maisons lépreuses pour brûler sur les murs les taches de rousseur qui les dévorent, je les rincerai jusqu'aux entrailles, jusqu'au fond de leur être.
Feu ! Allume-toi ! Saute, cours, ravage, purifie, sang d'Ennoïa, âme de Dieu même !Une flamme blanche paraît à la surface du vase, s'en échappe, voltige de côté et d'autre et poursuit saint Antoine.
A la cour de Néron j'ai volé dans le cirque, et volé si haut qu'on ne m'a plus revu. Ma statue est debout dans l'île du Tibre. Je suis la force, la beauté, le maître ! Ennoïa est Minerve. Je suis Apollon dieu du jour ! Je suis Mercure le bleu ! Je suis Jupiter le foudroyant ! Je suis le Christ ! Je suis le paraclet ! Je suis le seigneur ! Je suis ce qui est en Dieu ! Je suis Dieu même !
Antoine. Ah ! Si j'avais de l'eau bénite !
Le feu s'éteint. Ennoïa jette un cri aigu et disparaît avec Simon.
Antoine haletant, regarde autour de lui. Non ! ... plus rien ! ... ah !
Il s'essuie le front sur sa manche.
Oh ! Comme ces flammes couraient ! ...
Il ricane. Allons donc ! Quelles illusions ! L'esprit de Dieu ne descend pas jusque-là ! Et l'âme une fois rivée au mal, il n'est plus, quoi qu'ils disent...
Cependant... si, par un effort suprême, elle secouait ce fardeau de la matière qui l'écrase... pourquoi ne remonterait-elle pas à Dieu ? ... et alors... l'intervalle de la vie disparaissant... toutes les oeuvres qu'elle comporte se trouveraient indifférentes.Aussitôt apparaissent les Elxaïtes, couverts de grands manteaux violets et la figure cachée sous des masques de bêtes fauves.
Croyons ! Qu'importe le reste ! Mangez des viandes impures, si l'esprit a faim du verbe. Phinéas adora Diane et saint Pierre renia Jésus : car le martyre est impie et la convoitise de la souffrance une tentation du mal.
Antoine, répète : Une tentation ? ...
Et arrivent les Caïnites les cheveux noués
par une vipère qui s'enroule à leur cou
et laisse retomber sa tête sur leurs épaules.Réhabilitons les maudits ! Adorons les exécrés ! Plus qu'Abraham et que les prophètes, que saint Paul et que tous les saints, ils ont travaillé pour ton âme et se sont damnés pour elle. Gloire à Caïn ! Gloire à Sodome ! Gloire à Judas ! Caïn créa la race des forts ! Sodome épouvanta la terre par son châtiment, et c'est Judas qui fut cause que le fils de Dieu sauva le monde.
Antoine, lentement. Judas ? ... oui..., en effet...
Les Carpocratiens
nus jusqu'à la ceinture, avec des fleurs dans leur main,
de grands cheveux, la barbe entière, les ongles longs.
Ils portent tous à l'oreille une marque rouge,
et sur la poitrine un soleil tatoué.Exécutez la tâche des corps ! Il le faut !
L'esprit éperdu vagabonde parmi les hasards de la vie, et il ne rentrera au sein immobile de Prounicos qu'après avoir accompli dans sa chair toutes les oeuvres de la chair... viens avec nous aux agapes, la nuit. Les femmes nues, couronnées d'hyacinthes, mangent, à la lueur des torches qui se mirent dans les plats d'or. Elles sont à tous, comme nos biens, comme nos livres, comme le soleil et comme Dieu. Nous chantons à table des chansons de funérailles, nous nous lacérons avec des couteaux et nous buvons le sang de nos bras. Nous montons sur l'autel, et nous encensons avec des encensoirs.
La Fausse Prophétesse De Cappadoce
dont l'énorme chevelure rouge descend jusqu'aux talons.
Elle brandit un pin enflammé, et s'appuie,
de la main gauche, sur le museau d'une tigresse,
qui se frotte contre sa cuisse.L'esprit est dans la flamme, dans la chair, dans l'ouragan. Il en va jaillir pour toi par l'invocation terrible. écoute-la ! Je te roulerai dans mon amour tout au fond de l'abîme. Viens ! Viens !
Et elle secoue sa torche dont les gouttes de feu tombent aux pieds de saint Antoine. La tigresse bombe son dos.
Antoine épouvanté, recule. Oh ! Oh ! Oh ! Elles vont me prendre ! J'ai peur ! La bête rugit ! Comment sont-elles venues jusqu'à moi ? C'est par ma faute, mon dieu ! Pitié ! Pitié !
Il saisit sa discipline, et la fait tourner rapidement comme une fronde. Les Hérésies s'éloignent, baissant la tête dans leurs épaules, avec des gestes effrayés.
Ah ! J'en étais sûr ! Le signe de la pénitence les met en fuite ! C'est la pensée seule qui fait le mal ! Plus de ces rêveries où l'âme se perd ! L'action ! L'action !
Il se flagelle, et
Les Montanistes s'avancent dans des tuniques sombres,
la tête couverte de cendre, les bras croisés.Courage, Antoine ! Imite-nous : six fois par mois des jeûnes entiers, trois carêmes par an, la flagellation tous les soirs ! Et nous baptisons les morts, nous voilons les vierges, nous proscrivons les seconds mariages.
Les Tatiens,
têtes rasées, enfermés dans des sacs noirs,
s'écrient :Il faut les proscrire tous ! L'arbre de l'Eden qui portait chaque année douze fruits rouges comme du sang, c'est la femme ! Celui qui dort à son ombre ne se réveillera que dans l'enfer !
Antoine, mélancoliquement. C'est pour fuir ce sommeil que j'ai cherché la solitude !
Le groupe des Montanistes s'entrouvre et l'on voit s'avancer deux femmes très pâles, vêtues de manteaux bruns. Maximilla est brune, Priscilla est blonde. Elles rejettent en arrière leur capuchon, et elles disent :
Du temps que nous vivions chez nos maris, nous sortions dès le matin sans litière ni suivantes, pour aller dans les tavernes corrompre des geôliers. Nous visitions les confesseurs, nous chantions des psaumes, nous parlions des anges. Nos époux, pendant ce temps-là, se tourmentaient à la maison.
Oh ! Mère de Dieu, ils ont avec leurs caresses troublé la calme profondeur de la foi, comme avec des pierres que l'on jetterait dans un puits, l'une après l'autre.Antoine s'avance pour les mieux voir.
Priscilla se met à dire : J'étais au bain, les murs ruisselaient, l'eau coulait et je m'endormais au vague bourdonnement des murs qui montait jusqu'à moi.
Tout à coup, j'entendis des clameurs. On criait : " c'est un magicien ! C'est le diable " , et la foule s'arrêta devant notre maison, en face du temple d'Esculape. Je me levai sans prendre ma chaussure et me haussai avec les poignets, jusqu'à la hauteur du soupirail.
Sur le péristyle du temple, il y avait un homme vêtu en affranchi, qui portait un carcan de fer à son cou. Il prenait des charbons dans un réchaud et il s'en faisait sur la poitrine de larges traînées, en appelant : " Jésus, Jésus ! " le peuple disait : " cela n'est pas permis, lapidons-le. " d'autres applaudissaient. Lui, il continuait, et quand il était fatigué de gesticuler avec la main droite, il gesticulait avec la main gauche.
C'étaient des choses inouïes, transportantes ! Des fleurs toutes grandes ouvertes tournoyaient devant mes yeux, et j'entendais, dans les espaces, comme la mélodie d'un archet d'or. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps tomba. Je ne sais s'il avait fini, ou si c'est moi qui avais cessé de l'entendre. Mais la piscine était vide, et sur les dalles sablées de poudre bleue, la lune, entrant, allongeait des rayons clairs.
Antoine, prêtant l'oreille. De qui donc parlent-elles ?
Maximilla. Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu'à un détour du chemin nous vîmes un homme sous un figuier.
Il cueillait les feuilles et les jetait au vent. Il arrachait les fruits et les écrasait par terre.
Il nous cria de loin : " arrêtez-vous ! " , et il se précipita en nous injuriant. Les esclaves accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se cabrèrent, les molosses hurlaient tous.
Il était debout, au bord du précipice. La sueur coulait sur son visage olivâtre. Le vent de la montagne faisait claquer son manteau noir.
Il nous appelait par nos noms, il nous reprochait la vanité de nos oeuvres, la turpitude de nos corps, et il levait le poing du côté des dromadaires, à cause des clochettes d'argent qu'ils portaient sous la mâchoire. Sa fureur me versait l'épouvante dans les entrailles : c'était je ne sais quel voluptueux langage mêlé de brise et de parfums, qui me berçait, m'enivrait.
D'abord les esclaves s'approchèrent : " maître, dirent-ils, nos bêtes sont fatiguées " ; puis ce furent les femmes : " voici la nuit, nous avons peur " ; et les esclaves s'en allèrent. Les enfants se mirent à crier : " nous avons faim " ; et comme on n'avait pas répondu aux femmes, elles disparurent. Lui, il parlait : sa voix sifflait, ses paroles tombaient, précipitées, coupantes, comme des poignards qui faisaient saigner mon coeur et le dégorgeaient.
Je sentis quelqu'un près de moi : c'était l'époux. J'écoutais l'autre. Il sanglotait, il se traînait à genoux sur les pierres en s'écriant : " tu m'abandonnes ! " et je répondis : " oui, va-t'en ! " .Antoine ouvre la bouche, mais
Priscilla et Maximilla se mettent à chanter : le Père domine ! Le Fils pâtit ! L'Esprit flamboie ! Le paraclet est à nous ! L'Esprit est à nous ! Car nous sommes les amantes du grand Montanus !
Et elles désignent près d'elles un eunuque noir, vêtu d'un manteau fauve à galon d'argent, fermé sur sa poitrine par deux ossements de mort.
Montanus. Ce n'est point Montanus que vous aimez, mais l'esprit de Dieu emplissant son âme. Car je ne suis pas un homme, vous le savez, vous autres, qui languissez de désirs sur ma poitrine imberbe.
Vous êtes, ô mes chéries, l'inassouvissable amour, puisque à présent vous vous délectez dans la douleur et que l'existence vous fait mal, comme un ulcère qui suinte. Sanglotez ! Pleurez ! Que vos yeux soient blêmes, comme un manteau couleur d'azur qui a déteint sous les orages. Appelez-moi ! Je vous coucherai sur les chevalets ! Fouettez avec des chardons verts la peau blanche de vos corps. Quand le sang coulera, j'arriverai. Oh ! J'accourrai ! ... pour le sucer avec ma bouche.Maximilla et Priscilla passent leurs bras autour de sa taille et restent la tête posée sur son épaule, tout en faisant un signe à saint Antoine.
Antoine. Au nom du Christ ! Au nom de la Vierge ! Par la vertu de tous les anges...
Les Montanistes. Non ! Tu ne nous chasseras pas ! Zotime de Comane a été vaincu par Maximilla. Sotas, évêque d'Anquiale, par Priscilla. Nous avons des saints qui sont plus saints que tes saints, des martyrs plus martyrs que tes martyrs. Connais-tu Alexandre, Théodote et Thémison ? On a arraché les yeux, les dents et les ongles à Alexandre de Phrygie. On lui a frotté la peau avec du miel, on a versé dessus des guêpes furieuses et on l'a lié par une corde à la queue d'un taureau qui marchait au pas dans une prairie. On a déchiré Thémison avec des couteaux de bois, et on a fait couler sur sa figure le sang de ses entrailles. Mais Satan, au haut d'une montagne, a battu Thémison pendant six nuits avec le tronc d'un cèdre qui avait toutes ses branches ; et il l'a rejeté comme une pierre, dans la vallée.
Allons, viens ! Jésus a souffert le martyre. Qu'est ta douleur près de la sienne ?
Antoine, amèrement. Oh ! Rien ! Je le sais ! Les larmes de toutes les générations qui, réunies, formeraient des océans, sont, devant ces pleurs éternels, comme une goutte d'eau sur une feuille.
Silence.
Les Montanistes reprennent : L'amour déborde du coeur saignant. L'extase aux yeux fermés contemple les splendeurs célestes, et la suprême intelligence t'arrivera par les angoisses de la matière, comme la foudre qui n'apparaît que dans les déchirures des nuages.
Antoine. Oh ! Oui ! Oui ! Mon corps me gêne ! Il m'écrase ! Il m'étouffe !
Les Valériens,
très grands, très maigres, avec un poignard à la ceinture,
une couronne d'épines sur le front.
Ils prennent leur poignard d'une main,
leur couronne de l'autre ; - et ils disent :Voilà qui tranche la luxure ! Voici qui endolorit l'orgueil. Est-ce la douleur que tu crains, lâche ? Est-ce la peur de ta chair, hypocrite ? Tu te couches près d'elle, tu la regardes dormir ; elle se réveillera plus dévorante que les lions. étouffe-la donc, coupe-la donc, extermine-la !
Antoine. Ah ! Une haine me prend contre moi ! J'exècre la vie, la terre et le soleil !
Des cris féroces éclatent et
Les Donatistes Circoncellions apparaissent,
sales, hideux, vêtus de peaux de chèvre
et portant des massues de fer sur l'épaule.Malédiction sur le monde ! Malédiction sur nous-mêmes ! Maudit l'homme, maudite la femme, maudit l'enfant ! écrasez le fruit, troublez la source.
Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange beaucoup ; battez le pauvre qui envie la housse de l'âne, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se désole solitairement que chacun ne soit pas un misérable comme lui.
Nourrissez les ours, appelez les vautours, sifflez les crocodiles et l'ichneumon sur le rivage !
Nous, " les capitaines des Saints " , nous détruisons la matière pour hâter la fin du monde, nous assassinons, incendions, massacrons ! Nous perçons les digues, nous répandons l'argent dans la mer.
Le salut n'est que dans le martyre, nous nous donnons le martyre. Nous nous enlevons la peau des pieds, et nous courons sur les galets. Nous enfonçons des broches de fer dans nos entrailles. Nous nous roulons tout nus, dans la neige.
Nous nous égorgeons en criant : " louange à Dieu ! " nous montons sur les édifices pour nous précipiter la tête en bas. Nous nous couchons sous la roue des chars. Nous nous jetons dans la gueule des fours.
Honni soit le baptême ! Honnie l'eucharistie ! Honni le mariage ! Honni le viatique !
La pénitence seule lave les âmes.
Jésus ne se touche point, Jésus ne se mange point. Damnation sur l'adultère consacré ! C'est avec la douleur qu'il faut s'unir. Damnation sur la vanité du moribond qui croit la chair éternelle. Damnation sur la sottise de ceux qui l'espèrent, sur l'infamie de ceux qui l'enseignent. Damnation sur toi ! Damnation sur nous ! Damnation sur tous et gloire à la Mort !
Antoine. Horreur !
Un coup de tonnerre éclate, une fumée épaisse couvre la scène. Antoine ne distingue plus rien.
Je n'ai pas rêvé pourtant ? ... non... elles étaient là ! ... rugissant autour de moi, et ma pensée s'écroulait sous elles, comme les îlots de sable dans les fleuves, qui tombent, par grands blocs, sous les pattes lourdes des crocodiles. Elles parlaient toutes ensemble, et si vite, qu'il m'était impossible de distinguer leurs voix. Se remettant peu à peu. Mais il y en avait... qui n'étaient pas... complètement détestables. Comment cela se faisait-il ? Il fallait leur répondre... je n'ai pas tout vu.
suite
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