La Tentation de Saint-Antoine
version de 1856
(2)
L'Orgueil, criant : A moi, mes filles
Paraît derrière l'ermite.
La chevelure hérissée, les yeux rouges, le teint blême, la stature haute, le sourcil relevé. Un grand manteau de pourpre dont elle s'enveloppe cache les ulcères de ses jambes, et elle baisse le menton pour regarder dans sa poitrine un serpent qui la ronge. On entend des sifflements, des aboiements, des cymbales qui sonnent, des clochettes qui tintent, et les Hérésies s'avancent, par longues files séparées, portant sur leurs têtes des serpents ou des fleurs ; dans leurs mains, des fouets, des livres, des zodiaques, des glaives, des idoles, des colliers d'amulettes autour du cou, des tatouages sur la figure avec des costumes de la Chaldée, de la Perse et des Indes, -le visage enflammé comme des fournaises, d'autres plus pâles que des ombres. -il y a des magiciens à longue barbe, des prophétesses, les cheveux épars, des nains qui hurlent. Leurs haleines font une vapeur dans la nuit et leurs yeux étincellent comme la pupille des chats sauvages.
Elles s'amassent, en se grimpant sur les épaules. La Logique, qui bat la mesure avec un bâton de fer, conduit leur marche, l'Orgueil ricane d'une façon stridente. Antoine dans sa cellule frémit. à mesure qu'elles approchent, une des ombres précédentes apparaît dans sa forme particulière et se mêle à leurs groupes.
C'est d'abord : la Luxure, rouge de cheveux, blanche de peau, très grasse, vêtue d'une robe jaune rehaussée de perles et de diamants. Elle est aveugle. De ses doigts chargés d'émeraudes, elle relève sa robe doucement, jusqu'à la hauteur des chevilles.
La Gourmandise a le cou maigre, les lèvres violettes, le nez bleu. Ses dents pourries retombent sur son menton, et sa tunique tachée de graisse et de vin laisse déborder son ventre, qui lui couvre les cuisses. La colère est cuirassée d'airain, ruisselle de sang ; des flammes jaillissent de son casque fermé ; deux boules de plomb terminent ses bras.
L'Envie, aux oreilles énormes, se pince les lèvres, se ronge les ongles, s'égratigne le visage, se couche derrière tous les péchés, se vautre sur le sol et leur mord le talon.
L'Avarice, vieille femme en haillons recousus, agite continuellement dans l'air sa main droite qui a dix doigts, et de la gauche elle retient des pièces d'argent dans ses poches trop pleines.
La Paresse, sans pieds ni bras, se traîne péniblement sur le ventre et soupire.
Toutes les Hérésies maintenant sont confondues. Les péchés, plus grands qu'elles, les poussent par derrière. Des nuages bruns roulent sur la lune, elle apparaît çà et là entre leurs déchirures et illumine la scène d'un reflet verdâtre.
Les Hérésies.
Augmentent, entourent la cabane, vont jusqu'au seuil de la chapelle ;
elles disent en adoucissant leurs voix :Pourquoi trembler, bon ermite ? Nous sommes les pensées mêmes avec qui tu causais tout à l'heure : ne crains rien, bon saint Antoine, ne crains rien !
Antoine. Oh ! Comme il y en a ! J'ai peur !
Les Patricianistes. Peur de la chair, n'est-ce pas ? Elle est mauvaise.
Antoine. Oui !
Les Patricianistes. C'est par elle que nous sommes maudits !
Antoine. En effet !
Les Patricianistes. Et maudits par le père du Verbe, source de tout esprit et dont la chair est l'ennemie, comme le diable est son ennemi. S'il l'avait créé cependant, aurait-il maudit son oeuvre ? Les corps font les corps, l'esprit fait l'esprit : le diable a donc fait le corps, a fait l'homme, Satan est son auteur.
Les Paterniens. Pas tout entier ! Depuis la poitrine seulement jusqu'en bas. Dieu a formé la tête où pousse la pensée, le coeur où palpite la vie. Mais c'est le Diable qui a fait la digestion, la génération et l'envie de voyager qui circule dans les pieds.
Une Hérésie. Oui ! L'homme est de deux parties quant au corps, d'une seule quant à l'esprit, de trois en tout. Dieu, de même, est de trois parties, dont le père est la première, le fils la seconde, le Saint-Esprit la troisième, et la trinité en constitue l'ensemble.
Antoine, rêvant. L'ensemble ! ...
Les Sabellins. Eh ! Non ! Père, Fils, Saint-Esprit sont une même personne.
Antoine, vivement. Oh ! Oui ! ... oui ! ... c'est cela ! ...
Les Sabellins. Ils sont l'Unité-Dieu. Et puisque le Fils a souffert, lui qui est Dieu, le Père et l'Esprit qui sont ce même Dieu ont donc souffert. I
lls s'avancent.
Antoine, recule. Non ! Non !
Toutes les Hérésies. Qu'est-ce donc que Dieu ?
Antoine, rêvant. Dieu ? ...
Audius. De sa substance indéfinie, il a tiré les mondes avec les âmes. C'est un grand esprit qui a un corps.
Antoine. Laissez-moi ! Laissez-moi !
Les Hérésies. Qu'est-ce donc que l'âme ?
Antoine, rêvant. L'âme ? ...
Les Tertullanistes. Elle est faite de flamme et d'air. Elle réside en un corps, elle occupe un lieu, elle sent dans la géhenne une intolérable douleur sur la langue. Mais l'esprit n'a ni siège ni lieu. Il est étranger à la peine comme au plaisir. Dieu seul est donc immatériel et l'âme est bien un corps.
Antoine. Un corps ! Qui a dit cela ?
Tertullien, le pallium sur le dos. Moi !
Antoine. Vous, illustre Septimus, qui poursuiviez tant les idolâtres ! ... et voilà même que vous êtes vêtu comme un philosophe stoïque ! ...
Tertullien. Oh ! J'ai écrit là-dessus un traité que tu aurais dû lire.
Les Hérésies. C'est un païen ! Honni soit-il !
Tertullien, disparaissant. Tu renies le maître ! Que toute clarté t'abandonne !
Les Hérésies, pressant toujours saint Antoine. Nous ne t'abandonnons point, nous autres, nous restons ! ... qui était le Christ ? D'où venait sa chair ? était-elle humaine ou divine ?
Antoine. Divine !
Se reprenant :
Humaine !
Les Hérésies, toutes à la fois. C'est vrai ! ... c'est vrai !
Les Apollinaristes. C'était la chair du Verbe et non la chair de Marie. Lui, l'Esprit, avoir séjourné dans un ventre !
Les Antidicomaristes. Pourquoi pas ?
Les Ménandrins, Les Cérinthiens. Puisque le Christ n'était qu'un sage !
Arius. Horreur ! Désolation ! C'était Dieu le Fils, créé par le Père et créateur lui-même de l'Esprit-Saint.
Les Théodotistes. C'était Theodotus ! On l'a connu !
Les Séthianiens. C'était Sem, fils de Noé !
Les Gnostiques. C'était l'enfant des Eons, l'époux d'Arhamoth repentie, le père du Démiurge qui fit le Cosmocrator et l'Anthropos !
Antoine étourdi reste immobile et les Ophites s'avancent, portant un immense serpent-python à couleur dorée, avec des taches de saphir et des taches noires.
Pour le maintenir horizontalement, les enfants le lèvent au bout de leurs bras, les femmes le retiennent sur leur poitrine, les hommes l'appuient contre leur ventre.
Ils s'arrêtent devant saint Antoine et forment, avec le serpent qu'ils déroulent, un grand demi-cercle, à l'entrée duquel se tiennent un vieillard en robe blanche, pinçant de la lyre, et un enfant nu jouant de la flûte, sur un air doux et joyeux, quoique plein de lenteur.
Les Ophites, commencent. C'était lui ! Moïse le savait !
Antoine, criant. Mais non ! ... comment cela ?
Les Ophites. Moïse le savait qui éleva dans le désert le serpent d'airain.
Antoine ouvre des yeux stupéfaits ; ils reprennent :
Ses spirales sont les cercles des mondes, les métaux ont pris leurs couleurs aux taches de sa peau. De ce qu'il mange, rien n'est rendu ; il absorbe tout.
Assise sous un tébérinthe, elle le regardait monter. Son corps gluant se collait contre l'écorce, et les feuilles vertes s'enflammaient à son haleine.
Quand il eut passé par toutes les branches, il reparut. Les os de sa mâchoire s'écartèrent, le fruit tomba.
Il le retint sur ses dents, et, suspendu par la queue au tronc du grand arbre, il balançait devant le visage d'Eve sa tête sifflante aux paupières enivrées.
Elle le suivait attentive ; il s'arrêta.
La poitrine d'Eve battait, la queue du serpent se tordait, un lotus s'ouvrit, les dattes des palmiers mûrirent. Elle tendit la main.
Il était bon, le fruit superbe. Elle en ramassa l'écorce pour s'en parfumer la poitrine.
S'ils en avaient goûté davantage, ils seraient dieux maintenant, selon la promesse du tentateur.
Sois adoré, grand serpent noir qui as des taches d'or comme le ciel a des étoiles ! Beau serpent que chérissent les filles d'Eve ! Au grattement de l'ongle sur la corde tendue, éveille-toi ! Au ronflement du roseau creux, éveille-toi ! Pousse tes anneaux ! Allons ! Allons ! Et viens sur nos autels lécher les pains eucharistiques que nous offrons au Seigneur !Les ophites enferment saint Antoine dans le cercle du serpent. Il saute par-dessus à pieds joints. Tout disparaît.
Antoine, seul, lentement. Voilà bien la plus exécrable abomination qu'on puisse jamais concevoir ! Pourquoi, d'ailleurs, le fils de Dieu aurait-il choisi, entre toutes, la figure de cette froide bête, au crâne plat, qui semble garder, dans le mutisme de sa forme sinueuse, le mystère du mal ? ... Non ! non, il ne l'aurait pas voulu, lui qui était tout amour et sacrifice. " prenez et mangez, dit-il, ceci est mon corps ; et prenez et buvez, dit-il... "
Une outre tombe aux pieds de saint Antoine.
Les Ascites.
Hommes et femmes ivres, se mettent à courir autour, en dansant.Vive le vin ! Qu'il déborde ! Qu'il inonde ! Il est le Christ. Quand son flanc fut percé, c'est du vin qui coula, le vin de la bonne nouvelle que nous honorons dans cette peau de chèvre.
Antoine, exaspéré. Mais les païens n'ont rien fait de si épouvantablement infâme !
Les Sévériens. Non ! Jamais ! Le vin a germé par la vertu de Satan ! C'est la fureur et la luxure !
Les Aquariens. Aussi nous ne buvons que de l'eau, symbole du verbe.
Les Astotyrites. Anathème sur la chair, sur ceux qui en usent, sur ceux qui la prêchent !
Antoine. Eh ! Je ne la prêche pas ! Je n'en use pas.
Des applaudissements éclatent derrière saint Antoine. Il se détourne et il voit Les Manichéens. Vêtus de robes noires semées de lunes d'argent, avec des anneaux d'or aux oreilles ; très maigres et les cheveux relevés par des peignes.
Captive dans la matière qu'elle féconde, la divinité...
Antoine, s'écrie : Ah ! Impossible, cela !
Les Manichéens. Mais dans l'hostie, Antoine, qui est l'hostie ?
Il baisse la tête.
... la divinité s'efforce d'en sortir, afin de rejoindre son principe. Elle s'échappe du repos, de l'action, du geste, du regard, et, fuyant ainsi par tant d'occasions diverses, il ne reste plus en nous qu'un résidu grossier, principe du mal, d'où les corps sont faits. Car pour enfermer les particules divines, Saclas, prince des ténèbres, imagina la génération, et alors il créa deux enfants : Adam et Eve. Mais, puisque la chair retient Dieu, prévenons les captivités où il languit, détruisons dans son germe la cause qui l'écrase. Il doit s'écarter des femmes, celui dont les reins ne sont pas à l'épreuve, ou plutôt, extrayant de lui-même les parties lumineuses engagées, qu'il se délecte avec lenteur dans la réjouissance de sa solitude ; puis il se sentira le coeur joyeux, songeant qu'il a délivré Dieu.
Antoine. Oh ! Oh ! Il me semble que je glisse, sans arrêter, sur les marches de l'enfer !
Les Gnostiques.
Choeur énorme, composé de groupes différents :
Saturniens, Marcosiens, Valentiniens, Nicolaïstes, Elxaïtes, etc.N'écoute pas ces hommes tristes, ce sont des païens de l'Asie. Leur grand prophète Manès fut écorché, comme imposteur, avec une pointe de roseau, et sa peau empaillée pendue aux portes de Ctésiphon. Nous t'apprendrons, nous autres qui sommes les sages, les savants, les purs, que le grand dieu éternel, inaccessible et impassible n'est pas le créateur du monde... veux-tu savoir la vie de Jésus avant son apparition, la mesure exacte de sa taille, le nom de l'étoile où est son trône ? Voici le livre de Noria, femme de Noé. Elle l'écrivit dans l'arche durant les nuits, assise sur le dos d'un éléphant, à la lueur des éclairs. C'est celui-là, ouvre-le ! Essaie ! ... une ligne seulement ! ...
L'Orgueil. Que risques-tu ?
Antoine. Après tout ! ...
La Logique. Les pensées qui t'obsèdent s'enfuiront peut-être !
L'Orgueil.
Lui passe le livre ouvert par-dessus son épaule.
Ses yeux tombent sur cette phrase :" Au commencement Bythos était. De sa pensée naquit l'intelligence qui épousa la vérité. De la vérité et de l'intelligence sortirent le verbe et la vie qui enfantèrent cinq couples pareils. Du verbe et de la vie issurent l'homme et l'église qui formèrent six autres couples, parmi lesquels Paracletos et Pistis produisirent Sophia et Télétos. " ces quinze couples font les quinze syzygies secondaires composées des trente eons suprêmes qui constituent le plérome ou ensemble supérieur et qui font Dieu. "
Les Hérésies, à part. Il lit ! Il lit ! Il est à nous !
Antoine, continuant. " Barbelo est le prince du huitième ciel. Ialdabaoth a fait les anges, la terre et les six cieux au-dessous de lui. Il a la forme d'un âne. "
Antoine rejette le livre avec fureur.
Les Gnostiques, se resserrent autour de lui, en disant : Pourquoi ? Recommence ! Tu n'as pas compris.
Les Valentiniens, traçant avec leur doigt des chiffres sur le sable. Regarde les trois cent soixante-cinq cieux correspondant aux membres du corps..
Antoine, fermant les yeux. Je ne veux pas les connaître.
Les Basilidiens. Le mot (...) signifie...
Antoine, se bouchant les oreilles. Je ne veux pas l'entendre...
Les Saturniens. Nous te dirons le nom des sept anges qui ont fait...
Antoine. Non ! Non !
Les Colorbasiens. Celui des sept étoiles d'où procède la vie des hommes.
Antoine. Non ! Non !
Les Thérapeutes. Attends ! Attends ! Nous allons danser la danse du passage de la mer Rouge et chanter l'hymne du soleil !
Les Kabalistes,
désignant avec leurs baguettes plusieurs points dans l'espace.Vois-tu, comme le sang dans un grand corps, circuler l'haensoph universel dans les veines cachées de tous les mondes ? ...
Antoine, au milieu des Hérésies. Par où fuir ? ... des voix me hurlent aux oreilles ! Où suis-je donc ? à quoi pensai-je ? ... ah oui ! à l'essence du verbe ! ... eh bien ? ...
les Hérésies, faisant un grand cercle autour de lui, restent sur la pointe du pied, la bouche béante.
Mais je ne comprends rien à tout cela, moi ! Mon âme tourbillonne et se déchire dans ces pensées comme la voile d'un vaisseau dans l'ouragan. Ah ! Je n'en veux plus ! Arrière ! Arrière !
Tout disparaît. Silence.
suite
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