La Tentation de Saint-Antoine
version de 1856
(1)
PREMIERE PARTIE.
Le soir, sur une montagne. à l'horizon, le désert ; à droite, la cabane de saint Antoine, avec un banc près de la porte ; à gauche, une petite chapelle. Une lampe y est accrochée au-dessus d'une image de la sainte Vierge.
Devant la cabane, par terre, quelques corbeilles en feuilles de palmier.
Dans une crevasse de la roche, le cochon de l'ermite dort à l'ombre.
Antoine est seul, sur le banc, occupé à faire ses paniers. Il lève la tête et regarde le soleil.
Antoine
Assez travaillé comme cela ! Prions !
Il se dirige vers la chapelle, puis il s'arrête.
Tout à l'heure, il sera temps ! Quand l'ombre de la croix aura atteint cette pierre, je commencerai mes oraisons.
Il se promène tout doucement de long en large, les bras pendants.
Le ciel pâlit, le gypaète tournoie, les palmiers frissonnent, la lune va se lever, et demain ? Le soleil reviendra ! Puis il se couchera et toujours ainsi ! Toujours ! ... moi, je me réveillerai, je prierai j'achèverai ces corbeilles que je livre à des pasteurs pour qu'ils m'apportent du pain. Ensuite je prierai, je me réveillerai... et toujours ainsi ! Toujours !
Il soupire.
O mon Dieu ! Les fleuves s'ennuient-ils à laisser couler leurs ondes ! La mer se fatigue-t-elle de battre ses rivages, et les arbres, quand ils se tordent dans les grand vents, n'ont-ils pas des envies de partir avec les oiseaux qui rasent leurs sommets ?
Il regarde l'ombre de la croix.
Encore la largeur de deux sandales et ce sera le moment de la prière, il le faut !
Une tortue s'avance entre les roches. Antoine la regarde.
Vraiment cet animal est fort joli, ...
Puis il s'endort.
Je suis bien fatigué ce soir ! Mon cilice me gêne ! Comme il est lourd !
Il se détourne et aperçoit l'ombre de la croix qui a dépassé la pierre.
Ah ! Misérable ! Qu'ai-je fait allons ! Vite, vite !
Il frappe deux cailloux, enflamme une feuille sèche, et allume la petite lampe qu'il raccroche à la muraille : la nuit est presque venue, il s'agenouille.
Il y a des gens qui prient pour le seul plaisir de prier, qui s'humilient pour s'humilier, mais moi ? Est-ce par besoin ou par devoir ? ... assez, assez ! Plus de ces réflexions ! ... salut Marie, pleine de grâces ! ... oh ! Que je t'aime ! Que n'ai-je pu, dans la poussière de la route, suivre ton long voile bleu flottant, lorsque, au pas cadencé de l'âne voyageur, il se levait derrière toi et disparaissait sous les platanes ! ...
Antoine s'interrompt, la tortue s'avance, le cochon se réveille.
Cette figure ! C'est comme si jamais je ne l'avais vue je voudrais qu'elle fût plus grande...
Une Voix, presque indistincte, murmure :
Bien haute, n'est-ce pas ?
Antoine, tressaille.
Qui donc parle ? (il écoute). Eh non ! C'est moi qui pense !
La Voix, reprend :
... Bien haute, n'est-ce pas, et en relief pour qu'on puisse la saisir avec les mains ?
Antoine.
... N'es-tu pas l'amour de ceux qui n'ont point d'amour ?
La Voix.
Prie-la, Antoine, elle t'aimera. Vois, elle te fait signe.
L'image tremble.
Antoine.
Mais... elle a remué... ah ! C'est le vent peut-être !
La Voix.
Le vent du soir, qui souffle des mer chaudes...
Antoine.
Maudit soit-il, s'il amollit le coeur du solitaire !
La Voix.
Comment ? N'es-tu pas humble, chaste, fort ?
Antoine.
Moi ?
La Voix.
Oui, tu as dédaigné toutes les joies, les festins, les femmes, le tumulte des chars et la popularité.
Antoine, souriant.
Il est vrai ! Rien de ce qui ente les autres ne m'a séduit.
Il se remet en prières.
Le Cochon.
Je mire dans les étangs ma robuste figure. J'aime à me voir : j'ai les pattes minces, les oreilles longues, les yeux petits, le ventre gros.
La Voix, plus forte.
Noé s'est enivré, Jacob a menti, Moïse a douté, Salomon a failli, Pierre a renié ; mais toi ? ...
Antoine.
Avec quoi m'enivrerais-je ? A qui mentirais-je ? Si je doutais, je ne serais pas là ! Moins que personne j'ai failli, et jamais je n'ai renié le Seigneur.
Le Cochon.
Sincèrement, je ne vois point de créature qui vaille mieux que moi.
Des ombres vagues apparaissent au fond de la scène, on entend des chuchotements. Le vent souffle, la lanterne se balance.
Antoine, se remet en prières.
Tu es bénie entre toutes les femmes ! ...
La Voix,répète :
Toutes les femmes ! ...
Antoine.
Que ton nom...
La Voix.
... plus suave qu'un baiser mélancolique comme un soupir...
Antoine.
Marie ! Marie !
La Voix.
Regarde ses cils fins qui s'abaissent, ses mains blanches comme des cierges, - et les yeux roulent, les lèvres frémissent...
Un coup de vent arrache l'image de la sainte Vierge, qui surgit grande comme nature.
Antoine.
Oh ! Oh ! Elle se développe ! ... qu'ai-je donc ? ...
La Voix.
Rien ! C'est une femme !
Antoine, se frappant le front.
Quelle idée !
La Voix.
Regarde !
Antoine.
Mais la voilà qui renverse sa tête ! Qui tord ses reins !
La Voix.
Et les cheveux s'envolent ! ... Ah ! Les longs cheveux ! Les cheveux d'or, hume-les, baise-les !
Antoine.
Assez ! Assez ! De par le Seigneur, va-t-en ! Vision de l'enfer !
Tout disparaît, - le cochon gémit, - Antoine regarde au loin d'un air mélancolique.
La Voix, reprend :
C'est par là que s'avance dans les sables la litière de pourpre, remuant doucement, aux bras noirs des eunuques ; elle enferme la fille des consuls qui soupire de langueur sous les grands pins de ses villas, la Lydienne épuisée qui ne veut plus d'Adonis, la Juive en inquiétude qui cherche son Messie.
Antoine lentement.
Oui ! ... elles sont malades...
La Voix.
Elles viennent te raconter leurs souffrances. Il y en a qui dépérissent pour des danseurs, d'autres se pâment au son des flûtes, et ce n'est point, disent-elles, le danseur qu'elles aiment, ni la musique qui les enivre... sans croire à l'oracle, elles ont penché leur oreille au bord des gouffres de la Thessalie, et ont acheté à des mages les plaques de métal qui se portent sur le ventre ; -elles se refusent à leurs époux, elles rient maintenant aux sacrifices, elles sont fatiguées de tous les dieux, mais elles voudraient savoir pourquoi la Madeleine suivait le Christ par les chemins, et les plus naïves, n'est-ce pas ? te demandent si, pour plaire au crucifié, il suffit de chérir son serviteur ? ...
Antoine, se tourmentant.
O mon Dieu ! Est-ce ma faute ? Elles venaient, je les recevais, et il fallait bien ranimer les pécheresses, rassurer les chrétiennes, convertir les idolâtres.
La Voix.
Oh ! Que ne pouvais-tu suivre l'idolâtre dans l'atrium, et t'agenouiller avec la chrétienne, sur les dalles fraîches es basiliques ; - mais c'est la pécheresse, Antoine, qu'il eût fallu ne pas quitter ! Peu à peu, tu l'eusses déshabituée des hommes, tu aurais ôté de son front les bandelettes de pourpre, arraché de sa poitrine le collier plein d'orgueil, retiré de ses doigts les camées lourds.
Antoine, en colère.
Qu'elle prie ! Qu'elle pleure ! Qu'elle jeûne ! Un cilice ! Des épines !
La Voix.
Elle essaie, elle s'enferme. La voilà seule et déshabillée, elle dénoue sa chaussure, l'urne suspendue balance des ombres sur la blancheur de son flanc nu. Mais elle n'ose encore, elle frémit elle prend la chaînette à pointes recourbées, le sang part, ses yeux pâlissent, elle tombe, elle se pâme...
Antoine, en soupirant, s'étire les bras, le cochon se frotte le ventre contre terre ; les formes à peine entrevues jusque-là commencent à grandir. Ce sont les sept Péchés Capitaux : Envie, Avarice, Luxure, Colère, Gourmandise, Paresse, Orgueil, et une huitième plus petite, la Logique. Elles voltigent comme des ombres, légèrement, tout autour de saint Antoine et projettent leur silhouette sur les rochers.
Antoine, regarde son cochon.
Quelle herbe a-t-il donc prise pour baver comme il fait ? ... d'habitude, cependant, tu sembles heureux, toi, et chaque matin, quand je me réveille...
L'Envie
D'autres, à la même heure, entendent le rire d'un enfant.
Antoine, soupirant.
Oui ! ...
L'Envie.
Les fourmis ont une famille. Sur la surface des mers, les dauphins nagent ensemble... As-tu vu, dans les forêts, les louves vagabondes galoper, avec leurs petits à la gueule ?
Antoine
Mais moi, je suis plus solitaire que les bêtes féroces dans les bois et que les monstres sous l'océan.
La Logique.
Qui l'a voulu ? Qui te retient ?
L'Envie
Tu souffres, tu as soif. D'autres maintenant, accoudés sur des lits d'ivoire, croquent la neige dans des patères d'argent.
Antoine.
Oui... oui... cela est vrai.
L'Avarice.
Si tu n'avais pas donné ton bien aux pauvres...
La Gourmandise.
... tu aurais des celliers pleins.
La Paresse.
... et tu dormirais étendu sur les toisons de tes brebis !
Silence.
L'Envie, reprend :
Pourquoi n'achetais-tu pas une charge de publicain au péage de quelque pont ? Tu aurais vu, de temps à autre, des voyageurs qui t'auraient conté des nouvelles... des étrangers drôlement vêtus... des soldats qui aiment à rire.
L'Avarice.
Tu aurais sculpté des images pieuses pour les vendre aux pèlerins, et tu aurais mis l'argent dans un pot, que tu aurais enfoui en terre dans ta cabane.
Antoine.
Non ! ... non ! ...
La Colère.
Il te fallait une épée lourde battant ton mollet nu ! - tu aurais avec tes hardis compagnons, traversé les forêts sombres ! Campé sur la bruyère et bu l'eau des fleuves barbares.
Antoine.
Non ! ... non ! ...
L'Orgueil.
Si l'orgueil de ta vertu ne t'avait pas jeté dans l'ignorance qui t'enferme, tu serais un sage maintenant, un docteur, un maître !
La Logique.
Tu saurais la cause des éclipses et des maladies, la vertu des plantes, le calcul des étoiles, la terre, le ciel...
L'Orgueil.
Les rois curieux de ta parole te feraient asseoir à leurs côtés.
L'Avarice.
Et ils te renverraient chargé de présents magnifiques, que l'on emballerait dans des coffres !
Silence.
La Logique, reprend.
Qui t'empêchait d'être prêtre ? ...
L'Orgueil.
Le soupçonnes-tu, l'ineffable plaisir de faire, avec des paroles, descendre le Très-Haut ?
La Luxure.
Et d'agiter comme le vent le coeur des femmes timides !
L'Envie.
Retourne à Alexandrie, prêche les catéchumènes, pérore dans les conciles ! ... Pourquoi, comme un autre, ne serais-tu pas évêque ?
Antoine.
Mais la présence de tout ce monde m'effrayerait, - moi, qui parfois éprouve, dans ma conscience, des embarras infinis à discerner ce qui est juste.
La Logique.
Aussi tu pèches souvent, faute de conseil.
La Paresse.
Il fallait rester chez les moines !
La Logique.
C'eût été une façon de vivre heureuse, grasse, sainte.
Antoine, souriant.
Oui ! ...
les Péchés, répétant l'un après l'autre :
Oui ! ... oui ! ... oui ! ...
La Logique.
Et considère ton existence maintenant !
Antoine.
Ah, je le sais ! C'est une agonie plutôt ! Quelquefois cependant... j'ai eu des éclairs de béatitude où il me semblait...
La Logique, l'interrompant.
Non, le souvenir t'abuse ! Car le bonheur, quand on tourne la tête pour le revoir, baigne sa cime dans une vapeur d'or et semble toucher les cieux, comme les montagnes qui, sans en être plus hautes, allongent leur ombre au crépuscule.
Antoine., tout doucement, se met à pleurer.
Hélas ! Hélas ! Comme un homme qui voudrait dormir et que la vermine harcèle, qui se passe les mains sur la figure, qui gémit et qui sanglote, au sein des ténèbres sans cesse éveillé, -je sens quelque chose d'insaisissable et de nombreux, qui court, qui revient, qui me brûle et qui m'agace, qui me chatouille et qui me dévore. Que faut-il faire, Seigneur ? Où fuir, où demeurer ? Ordonne ! Je pleure comme un idiot qu'on a battu, je tourne à l'abandon, comme la roue détachée d'un char.
La Logique.
C'est parce que tu souffres que tu te perds de plus en plus.
Antoine.
Comment ?
La Logique.
On place sur l'autel des chandeliers d'or avec des fleurs épanouies, et l'on enferme les os des martyrs sous des perles fines et des topazes. Pourquoi donc, te refusant au bonheur, étales-tu continuellement comme une draperie funèbre sur ton âme, sans songer que le talon de Dieu s'y pose ?
Antoine, ébahi.
La pénitence alors serait inutile ?
La Logique.
Ne t'inquiète pas tant des oeuvres. Qu'importe l'action ! Devant le Très-Haut, les cèdres et les brins d'herbe sont de taille pareille. Où donc est le mérite de ta vertu et la grandeur de ta bassesse ?
Antoine.
Cependant... la Loi...
La Logique.
Ce sont les Juifs qui disent : la Loi ! - les Sadducéens qui la prêchent, et les Pharisiens qui la vendent. Jésus n'est-il pas venu la détruire ? Ne s'appelait-il pas l'Epée ? Est-ce la Loi qui a nourri les multitudes, apaisé les flots furieux et flamboyé sur le Thabor ? ... la Loi ! Les prophètes ont été égorgés en son nom ; elle a crucifié Jésus, lapidé saint Etienne ; Pierre est mort par elle, et Paul aussi, tous les martyrs. C'est la malédiction du serpent dont le fils de Dieu est venu racheter les nations. - enfermé jadis en Israël, l'Esprit, libre maintenant, peut se dilater, tout à l'aise, dans sa grandeur ! Qu'il s'envole au midi, au septentrion, au couchant, à l'aurore ! ... car Samarie n'est plus maudite et Babylone elle-même a été relevée de sa tristesse.
Antoine.
Oh ! Seigneur ! Seigneur ! Je sens surgir en moi comme une inondation.
La Logique.
Qu'elle monte ! Elle te lave.
Silence.
Antoine, tâchant de ressaisir ses idées.
Cependant... le Fils a été envoyé par le Père... afin...
La Logique.
Pourquoi pas le Père par le Fils ?
Antoine.
Il devait venir après !
La Logique.
Comme fait par lui, sans doute ?
Antoine.
Non !
La Logique.
Qui a créé le monde ?
Antoine.
Le Père.
La Logique.
Et où était le Fils, alors ?
Vis-à-vis des Péchés Capitaux, derrière la chapelle, apparaissent d'autres ombres moins grandes et plus nombreuses.
Et où était le Fils, alors ? Etait-il le Christ, puisque le Christ fut homme, et qu'il n'y avait pas d'hommes ? Et l'Esprit, que faisait-il ?
Antoine.
Ils étaient ensemble.
La Logique.
Ensemble ! Trois Dieux !
Antoine.
Non ! Ils étaient un.
La Logique.
Mais puisque Jésus était Dieu quoique étant homme, où était Dieu tandis qu'il vivait ? Que faisait Dieu lorsqu'il mourut ? Où était Dieu quand il est mort ? Car il est mort...
Antoine, se signant.
Et ressuscité !
La Logique.
Mais s'il était avant la vie, il n'eût pas besoin de ressusciter pour être de nouveau après la mort ? Qu'a-t-il fait de son corps humain ? Qu'est-il advenu de son âme humaine ? L'a-t-il rattachée à son âme de Dieu ? Ce serait donc un homme qui serait Dieu, qui s'ajouterait à Dieu, un dieu qui serait chair ; et comme il n'est qu'un avec le Père et l'Esprit, le Père et l'Esprit seraient chair, tous seraient chair : il n'y aurait que la chair ? ...
Antoine.
Non ! Non ! Tout esprit !
La Logique.
En effet, car Jésus est Dieu. Mais Jésus naquit, mangea, marcha, dormit, souffrit, mourut : est-ce que l'Esprit naît ? Est-ce qu'il souffre, est-ce qu'il mange, est-ce qu'il marche, peut-il mourir ? Jésus n'a donc éprouvé ni la naissance ni la mort, - ou bien il n'était pas esprit.
Antoine.
C'est l'homme en lui qui a souffert.
La Logique.
Et non le Dieu, cela est sûr ! S'il eût été Dieu...
Antoine.
Mais oui, il était Dieu !
La Logique.
Il n'a donc pas souffert alors, - il a fait semblant de souffrir. Il n'est pas né de Marie, mais il a paru naître. Quand on le clouait sur la croix, il regardait d'en haut son corps qu'on suppliciait ; quand il a levé le troisième jour la pierre de son tombeau, c'était comme une vapeur qui en est sortie, un fantôme, je ne sais quoi. Thomas s'en doutait, qui a voulu toucher ses plaies. Mais il lui était facile de simuler des plaies puisqu'il simulait un corps : si c'eût été un vrai corps comme le tien, aurait-il pu traverser les murs et se transporter dans l'espace ? Or, si ce n'était pas un corps, si ce n'était pas un homme... Jésus est bien le Christ, n'est-ce pas ? Tu ne crois pas que le Christ ait été Melchisédech, ni Sem, ni Theodotus, ni Vespasien ?
Antoine.
Oui ! Jésus est le Christ !
La Logique.
Et le Christ est Jésus... mais pour exister cependant, il faut avoir un corps, il faut être, et puisque ce corps il ne l'avait pas, donc il n'a pas existé, donc il n'a pas été, le Christ est un mensonge !
Antoine, se désolant.
Oh ! Oh ! C'est malgré moi, tout cela est tombé dans ma tête l'un après l'autre. Pardon, seigneur ! Pardon ! Qu'il est mal...
La Logique, l'interrompant.
Qu'est-ce que le mal ?
Antoine, étonné.
Ce qui n'est pas le bien.
La Logique.
Ah ! Ah ! Tu philosophises comme un grec ! Tu dis le mal, le bien, le bon, le mauvais. Voyons, habile homme : le mal, c'est ce qui n'est pas le bien, et le bien, sans doute, ce qui n'est pas le mal, - ensuite ? ...
Antoine, irrité.
Eh non ! Le mal, c'est ce qui est défendu par Dieu.
La Logique.
A coup sûr ! Tel que l'homicide, l'adultère, l'idolâtrie, le vol, la trahison et la rébellion contre la Loi : c'est pour cela qu'il a ordonné à Abraham de sacrifier Isaac qui était son fils, à Judith d'égorger Holopherne qui était son amant, à Jahel d'assassiner Sisara qui était son hôte, et à tout le peuple d'exterminer les autres peuples, de massacrer les animaux, d'éventrer les femmes enceintes, et qu'il a fait forniquer Abraham avec Agar, Ozée avec la courtisane, et que Jacob volait Laban, que Moïse volait le roi d'Egypte, que David était chef de voleurs, que les citoyens volaient l'étranger, que le peuple volait les villes alliées, pillait les villes vaincues, et que, depuis Aaron jusqu'à Sédécias, on a adoré le serpent d'airain, qu'on a gratifié Rahab et récompensé le traître de Bethel, et que Lui , enfin, il a envoyé son fils afin de détruire la Loi qu'il avait faite. Si elle était bonne, pourquoi la renverser ? Si elle était mauvaise, pourquoi l'avoir donnée ? Y a-t-il quelque chose de bon qui ne soit mauvais ? Quelque chose de mauvais qui ne soit bon ? Le bien est-il ? Le mal est-il ? Y a-t-il une vérité ? Où est le mensonge ? ... les sages ont cherché et n'ont rien trouvé, les prophètes ont parlé et n'ont rien dit : tu feras comme eux, les siècles feront comme toi ! ... allons ! Sans t'inquiéter de l'ouvrage, tourne la meule de la vie et siffle en la tournant !
Antoine.
Que m'importe à moi ! Connais-je les desseins de Dieu ?
La Logique.
Pourquoi donc adorer en lui ce que tu exécrerais dans un homme, puisque tu t'inclines devant le mal.
Antoine.
Mais c'est dans le Diable qu'est le mal !
La Logique.
Et qui a fait le Diable ?
Antoine.
Dieu !
La Logique.
Si le Diable fut créé par lui et que la création soit sortie de sa parole, avant que cette parole fût dite, la parole était en lui, et, avant que le diable ne vînt au monde, le Diable y était donc, et avec tout son enfer ! ... a-t-il un corps ?
Antoine.
Le Diable ? ... un corps ? ...
La Logique.
S'il en avait un, il ne serait pas partout à la fois comme Dieu qui, étant esprit, est partout à la fois. Mais s'il est esprit, il est donc Dieu ou plutôt partie de Dieu. Mais enlever une partie au tout, n'est-ce pas détruire le tout ? Or, retrancher à Dieu une partie de Dieu, c'est nier Dieu : tu ne nies pas Dieu, tu adores Dieu...
Alors la Logique, sous la forme d'un nain noir, vêtu de parchemin, avec des ergots monstrueux aux quatre membres et se tenant tantôt d'un pied, tantôt de l'autre, sur une sphère qui roule, se penche à l'oreille de saint Antoine :
Tu adores Dieu : adore le Diable !
|
|
|
|
|
|
|
|